Derrière les étagères de pneus usés, il y avait une plaque de plâtre peinte à la hâte. Sami donna un coup d’épaule. Le mur céda sur un ancien conduit technique, étroit, puant l’humidité. Les Condors défoncèrent le rideau au moment où Maëlle et Sami rampaient dans le noir.
Ils débouchèrent vingt minutes plus tard dans le parking souterrain du Mirage.
La cité portait bien son nom. Au-dessus d’eux, des tours blanches montaient comme des promesses lavées à la javel. Des passerelles végétalisées reliaient les bâtiments. Des écrans diffusaient des sourires de familles modèles. « HABITER DEMAIN, EN SÉCURITÉ AUJOURD’HUI. »
Mais il n’y avait pas d’enfants dans les allées. Aucun cri, aucun ballon, aucune trottinette oubliée. Les jardins suspendus étaient trop propres, les arbres trop jeunes, les bancs trop alignés. Le « jardin qui n’a jamais eu d’arbres ».
Sami pirata une borne de maintenance avec le cube.
— Il y a un niveau non déclaré sous le bloc C. Ancien centre de calcul.
— On y descend.
— Tu comprends que si ton frère est vivant, il n’a plus treize ans ?
Maëlle ne répondit pas. Elle avait peur de préférer une voix morte à un frère changé.
Ils trouvèrent l’accès derrière une fresque officielle représentant des enfants construisant une ville de cubes. La peinture était neuve, mais sous une couche mal séchée, Maëlle distingua des initiales gravées : N.R.
Noé Roussel.
L’ascenseur descendit sans bouton. Les caméras les suivirent. Au niveau -4, les portes s’ouvrirent sur une salle circulaire remplie de serveurs. Au centre, douze caissons médicaux vides, alignés comme des berceaux industriels. Sur chaque vitre, un prénom effacé au solvant.
Sami recula.
— Mon frère avait raison.
Une voix sortit des haut-parleurs.
— Saïd Kerrouche était surtout un voleur qui n’a pas compris la grandeur de ce qu’il servait.
Brigadier Devaux apparut sur l’écran principal. À côté de lui se tenait une femme aux cheveux gris, costume crème, sourire sans chaleur : Éliane Morvant, fondatrice d’Helix Habitat. Maëlle l’avait vue sur des affiches vantant les quartiers « apaisés ».
— Où est Noé ? demanda Maëlle.
Morvant inclina la tête.
— Votre frère a été l’un de nos meilleurs cartographes intuitifs. Grâce à lui, nous avons conçu des espaces où la violence baisse de 37 %, où les flux humains s’optimisent, où les familles se sentent protégées.
— Vous avez enlevé des enfants.
— Nous avons sauvé des villes de leur propre chaos.
Devaux ajouta, plus bas :
— Noé est mort pendant une extraction de données. Il y a neuf ans. Les messages sont des résidus automatiques, déclenchés par la réactivation de vieux serveurs. Rentre chez toi, Maëlle. Fais ton deuil.
La phrase aurait pu la briser. Elle la rendit seulement attentive.
— Vous mentez mal, Devaux. Vous avez dit « extraction ». Pas autopsie. Pas accident.
Sami, derrière elle, branchait le cube bleu sur une console. Les serveurs s’illuminèrent un à un. La salle trembla d’un bourdonnement profond. Sur l’écran, l’avatar Nono_13 réapparut, mais son visage de blocs se fissura, laissant apparaître une vidéo granuleuse.
Noé. Plus âgé. Dix-neuf ou vingt ans. Le crâne rasé, les joues creusées, mais vivant au moment de l’enregistrement.
« Maëlle, si cette vidéo sort, c’est que je n’ai pas réussi à m’échapper. Ils ne nous ont pas gardés dans les caissons toutes ces années. Ils nous ont utilisés pour entraîner leur ville. Nous devions prédire les fuites, les colères, les révoltes. Quand l’un de nous refusait, ils effaçaient son existence administrative. Je connais la sortie, mais il faut quelqu’un dehors pour ouvrir la place centrale. J’ai caché la preuve dans la chanson de maman. »
Maëlle porta une main à sa bouche.
La chanson. Celle que leur mère chantait quand l’orage faisait peur à Noé : une comptine absurde sur un bateau de sable et trois lunes dans un seau.
Morvant perdit son sourire.
— Coupez le serveur.
Devaux hésita.
— Coupez-le !
Les Condors entrèrent par les deux issues, matraques électriques levées.
Alors Sami fit ce qu’un petit frère fait quand il a passé sa vie à hériter des fautes d’un grand : il choisit de payer pour une vérité qui ne lui appartenait pas entièrement.
Il arracha le cube de la console et le lança à Maëlle.
— Va à la place centrale ! Je les retiens.
— Sami !
— Mon frère m’a laissé une porte. Le tien t’a laissé une chanson. Cours !