Le nom de « l’homme qui m’a vendu » était inscrit depuis dix ans dans le dossier que Maëlle connaissait par cœur : Saïd Kerrouche, organisateur du tournoi Cubic Eden, disparu lui aussi trois semaines après Noé. Officiellement, Saïd avait détourné l’argent de l’événement et fui au Maroc. Officieusement, Maëlle n’avait jamais cru qu’un homme parte sans récupérer son petit frère, Sami, alors âgé de huit ans.
Sami Kerrouche tenait aujourd’hui un atelier de réparation de trottinettes électriques à Molenbeek, sous un viaduc où les trains faisaient trembler les néons. Il avait dix-huit ans, des mains noircies de graisse et le regard des gamins qui ont appris à compter les sorties avant les entrées.
Quand Maëlle prononça le nom de Noé, il lâcha une roue.
— Je ne parle pas aux flics.
— Cette nuit, moi non plus.
Elle lui fit écouter le message. Sami blêmit avant la fin.
— C’est impossible.
— C’est ce que tout le monde répète quand il a peur.
Sami ferma l’atelier, tira le rideau métallique et alluma une lampe derrière le comptoir. Il sortit d’une boîte à biscuits un cube transparent, gros comme un dé, dans lequel flottait une poussière bleutée.
— Mon frère disait que ce jeu n’était pas un jeu. Cubic Eden récoltait les constructions des enfants, leurs habitudes, leurs voix, leurs trajets. Les meilleurs joueurs étaient invités à tester un module secret : Oasis. Une ville idéale, entièrement simulée, qui devait aider les urbanistes à prévoir les comportements.
— Pourquoi des enfants ?
— Parce qu’ils construisent sans respecter les règles. Parce qu’ils inventent des chemins là où les adultes voient des murs.
Maëlle sentit le froid lui remonter le dos.
Sami posa le cube dans un vieux lecteur. Une projection tremblante apparut sur le mur : des blocs dorés, des fontaines, une place centrale. Au milieu, un avatar en pull rouge sautait sur place. Le pseudo au-dessus de sa tête disait Nono_13.
— Noé, murmura Maëlle.
— Une copie de ses données, corrigea Sami. Mon frère a gardé ça avant de disparaître. Il m’a dit : si un jour quelqu’un vient chercher le garçon Roussel, donne-lui la clé du Mirage.
— Le Mirage ?
— Un quartier expérimental construit sur les ruines du serveur Oasis. Des immeubles connectés, des jardins suspendus, des caméras partout. Une cité privée financée par Helix Habitat et sécurisée par une brigade spéciale : les Condors.
Maëlle pensa au message : « Ils portent le même uniforme, mais ce ne sont plus les mêmes hommes. »
Les Condors avaient commencé comme une unité de soutien de la police, chargée des zones sensibles et des événements à risque. Depuis leur privatisation partielle, ils louaient leurs services aux promoteurs immobiliers. Casques noirs, blasons argentés, discours de sécurité.
Sami coupa la projection.
— Maëlle, écoute-moi. Mon frère a vendu des accès au tournoi, oui. Mais il n’a pas vendu les enfants. Il a découvert qu’on les faisait disparaître après les tests. Pas tous. Seulement ceux qui voyaient les failles.
— Pourquoi Noé m’envoie des messages maintenant ?
Avant que Sami réponde, trois coups frappèrent le rideau métallique.
Pas des coups de client. Des coups de procédure.
Une voix amplifiée annonça :
— Police d’intervention. Ouvrez.
Sami regarda Maëlle. Elle vit dans ses yeux qu’il avait attendu ce moment toute sa vie et qu’il n’était pas prêt.
Le cube bleu se mit à vibrer. Une troisième note vocale s’ouvrit toute seule sur le téléphone de Maëlle.
« Ne sors pas par la porte. Dans le mur du fond, Saïd a construit une issue que personne n’a dessinée. Comme dans le jeu. »