Ils arrivèrent séparément à Drouot, sous une pluie fine qui transformait les néons en blessures colorées. Élise portait un tailleur emprunté aux archives presse de Veyron, Gabriel une veste moins impeccable que d’habitude. Dans la salle 4, une vente privée était en cours : manuscrits rares, lettres d’écrivains morts, carnets d’exil. Des fortunes s’échangeaient dans des hochements de tête.
Élise reconnut plusieurs visages croisés dans les cocktails littéraires : un critique célèbre, une productrice de documentaires judiciaires, un avocat médiatique, et surtout Claire Veyron, héritière de la maison d’édition, toujours souriante comme une lame bien polie.
Claire s’approcha d’Élise.
— Ma chère, vous travaillez tard, vous sortez tard… Prenez garde. Les témoins fatigués se trompent souvent.
— Les coupables aussi, répondit Élise.
Le sourire de Claire resta fixé, mais ses yeux se refroidirent.
Au même moment, un lot inattendu fut annoncé : “Carnet noir, auteur anonyme, provenance privée.” Sur l’écran apparut un carnet couvert de symboles circulaires. Gabriel se tendit. C’était le carnet de son père, disparu depuis quinze ans.
Les enchères montèrent trop vite. Gabriel voulut lever la main, mais Élise l’arrêta.
— Si vous enchérissez, ils sauront que vous le voulez.
— Ils le savent déjà.
Alors elle fit ce qu’il n’attendait pas : elle se leva et déclara d’une voix claire qu’elle contestait la vente, car le carnet était une pièce liée à une tentative d’homicide en cours.
La salle explosa en murmures. Claire pâlit. L’avocat médiatique s’avança pour la faire taire, mais Gabriel se plaça entre eux.
— Touchez-la, Maître, et je raconte à la presse pourquoi votre fondation achète chaque année des droits de livres jamais publiés.
Pour la première fois, Élise vit Gabriel attaquer sans masque. Il n’était pas seulement un directeur glacial : il était un homme qui avait appris à survivre au milieu des prédateurs en parlant leur langue.
Dans le chaos, un employé de Drouot tenta d’emporter le carnet. Élise le suivit par une porte latérale. Elle courut dans un couloir de service, entendit des pas derrière elle, puis une main la saisit. Elle se débattit avant de reconnaître Gabriel.
— C’est moi.
— Ne me refaites jamais ça !
— Le carnet est là.
Il désigna une caisse ouverte. À l’intérieur, le carnet noir. Élise l’attrapa, mais une alarme incendie se déclencha. Les portes automatiques se verrouillèrent. Une fumée épaisse envahit le couloir.
Sur le mur, projeté par une lampe de secours, un cercle noir venait d’apparaître. Quelqu’un avait peint le symbole à l’encre thermoréactive : invisible jusqu’à la chaleur.
Gabriel toussa. Élise chercha une issue, en vain. Son téléphone n’avait plus de réseau.
— Pourquoi nous enfermer ici ? demanda-t-elle.
Gabriel ouvrit le carnet. À la dernière page, une phrase manuscrite : “Le témoin n’est jamais celui qu’on croit.”
Puis ils entendirent, derrière la porte verrouillée, la voix de Claire Veyron :
— Gabriel, rends-moi ce carnet, et je laisserai ta traductrice respirer.