— Vous avez vu quelque chose que vous n’auriez pas dû voir, dit Gabriel en fermant la porte de son bureau.
Élise recula aussitôt.
— Si c’est une menace, elle manque d’originalité.
— C’est un avertissement.
Il posa sur la table une enveloppe kraft. À l’intérieur, des photos : Élise sortant de chez elle, Élise dans le métro, Élise devant l’hôpital où Marianne, dans le coma, était gardée sous surveillance. Chaque cliché portait au dos un petit cercle noir.
— Vous aussi, ils vous ont marquée, murmura-t-il.
— Qui, “ils” ?
Gabriel hésita. Pour la première fois, son arrogance se fissura. Il lui expliqua que Marianne enquêtait depuis des mois sur un groupe clandestin nommé Le Comité des Lecteurs. Officiellement, il s’agissait d’un cercle d’investisseurs passionnés de littérature, capable de fabriquer des succès, de ruiner des carrières, de faire disparaître des accusations sous des prix prestigieux. Officieusement, le Comité blanchissait de l’argent par l’achat de droits étrangers et faisait chanter auteurs, journalistes et éditeurs.
— Et vous en faites partie ? demanda Élise.
Il ne détourna pas les yeux.
— Mon père en faisait partie. Avant de mourir.
Gabriel raconta une histoire que personne chez Veyron ne connaissait : son père, ancien président de la maison, avait été retrouvé noyé dans sa piscine après avoir voulu dénoncer le réseau. Suicide, avait conclu la justice. Mais Gabriel avait reçu le lendemain un livre blanc, sans titre, dont la première page portait une tache noire. Depuis, il cherchait une preuve.
— Marianne l’avait trouvée dans le manuscrit que vous traduisez. Les pages codées donnent des rendez-vous, des comptes, des noms.
Élise sentit sa colère changer de cible. Elle repensa aux humiliations de Gabriel. Était-ce seulement de la dureté, ou une manière de l’éloigner d’un dossier dangereux ?
— Vous auriez pu me prévenir.
— Je pensais vous protéger.
— Les hommes qui “protègent” les femmes en leur mentant finissent toujours par les mettre dans le trou.
Il encaissa la phrase. Dans le silence, un courant étrange passa entre eux : pas de confiance, pas encore, mais une reconnaissance mutuelle. Deux solitudes forcées de se tenir debout dans la même pièce.
Le téléphone d’Élise vibra. Un message inconnu : “Ce soir, 23 h. Salle des ventes Drouot. Venez seule, sinon Marianne ne se réveillera jamais.”
Gabriel lut par-dessus son épaule.
— Vous n’irez pas seule.
— Vous ne me donnerez pas d’ordre.
— Alors je vous accompagnerai en désobéissant.
Malgré elle, Élise faillit sourire. Puis l’écran s’éteignit, révélant son reflet : une femme ordinaire devenue témoin gênant. Derrière elle, Gabriel paraissait plus proche qu’il ne l’avait jamais été.
Dans la vitre du bureau, une ombre bougea du côté du couloir.
Quelqu’un les écoutait.