À la Maison Veyron, on ne criait jamais. Les humiliations se donnaient à voix basse, dans des couloirs tapissés de moquette grise, entre deux piles de manuscrits refusés. Élise Marceau, traductrice de trente ans, connaissait la musique : sourire poli, tête baissée, café froid, contrats précaires. Depuis six mois, elle travaillait sur un roman étranger annoncé comme le futur événement littéraire de l’automne, un thriller intitulé Les Filles sans visage.
Le seul visage qu’elle voyait trop souvent était celui de Gabriel Armand, directeur éditorial, costume sombre et regard de juge. Il corrigeait ses notes avec une précision cruelle. « Vous traduisez les mots, pas la peur », lui avait-il lancé la veille devant toute l’équipe. Élise l’avait détesté avec méthode, comme on classe des dossiers.
Ce mardi-là, à 22 h 17, elle était encore au sixième étage. L’orage avait vidé Paris de ses bruits habituels. En cherchant une citation dans les archives numériques, elle remarqua une incohérence : trois pages du manuscrit original avaient été remplacées par des paragraphes qui ne racontaient rien, mais contenaient des dates, des initiales et des lieux. Ce n’était pas une erreur. C’était un message.
Elle imprima les pages. À peine l’imprimante cracha-t-elle la dernière feuille qu’un bruit sourd monta de la cage d’escalier. Puis un deuxième. Comme un corps qui heurte une rambarde.
Élise s’approcha. Dans l’escalier de service, au palier inférieur, gisait Marianne Sol, responsable des acquisitions, la femme qui avait signé le contrat du roman. Son bras était tordu sous elle. Sur sa clavicule, une tache noire dessinait un cercle imparfait, comme une brûlure d’encre.
Marianne respirait encore.
— Il est revenu, souffla-t-elle.
— Qui ? Marianne, qui ?
La femme ouvrit les yeux. Sa pupille chercha le visage d’Élise sans le trouver.
— Ne fais confiance à personne chez Veyron. Surtout pas…
La porte coupe-feu claqua au-dessus d’elles.
Élise leva la tête et aperçut une silhouette masculine disparaître vers les bureaux de direction. Elle ne vit qu’une manche de manteau beige et une main gantée. Pourtant, lorsqu’elle appela les secours, une caméra du couloir montra autre chose : Gabriel Armand, seul, sortant du sixième étage à 22 h 19.
Le lendemain matin, tout Paris littéraire parlait de la chute accidentelle de Marianne Sol. La police interrogea Élise comme témoin. Gabriel, lui, resta froid, presque indifférent. Mais quand leurs regards se croisèrent, elle vit dans le sien non pas la culpabilité… mais la peur.
Et sur son poignet, à moitié cachée par sa manche, une trace d’encre noire formait le même cercle imparfait.