Derrière la porte se tenait Karim Sorel, brigadier municipal, uniforme froissé, regard trop calme. Il n’avait rien d’un héros : une barbe mal taillée, une cicatrice au sourcil, et l’air d’avoir déjà regretté chaque décision de sa vie. Il leva les mains en voyant Maya saisir l’agrafeuse comme une arme.
— Si j’avais voulu vous arrêter, j’aurais amené plus qu’un badge et un sandwich, dit-il.
— Vous espionnez les bureaux ?
— Je surveille les alertes non déclarées. Et là, votre terminal vient de réveiller un protocole enterré depuis dix ans.
Maya voulut le chasser, mais Karim prononça le nom d’Élise. Il avait été jeune patrouilleur le soir de l’effondrement. Il avait vu des hommes en combinaison noire fermer les accès avant l’arrivée des secours. Il avait fait un rapport. Le rapport avait disparu. Sa carrière aussi.
— Votre mère travaillait sur l’identité hydrique, expliqua-t-il. Les badges de la Cité-Verre ne servent pas seulement à ouvrir des portes. Ils enregistrent les déplacements, les consommations, les habitudes. Avec assez de données, on peut prouver qu’une personne existe… ou fabriquer quelqu’un qui n’a jamais vécu.
Nino les rejoignit une heure plus tard, capuche sur la tête, sac rempli de mini-drones bricolés et d’un cube de jeu lumineux qu’il appelait son “porte-bonheur”. Il prétendait pouvoir se connecter au réseau interne de la coupole grâce à une faille cachée dans une application éducative pour enfants.
— Tu pirates la ville avec un jeu de cubes ? demanda Karim.
— Je préfère dire que je dialogue avec l’architecture, répondit Nino.
Ils pénétrèrent dans la Cité-Verre par une galerie de maintenance. À l’intérieur, tout était trop beau : bassins turquoise, fruits suspendus sous lumière artificielle, familles souriantes derrière des vitres propres. Mais plus ils descendaient, plus les couleurs disparaissaient. Sous le niveau touristique, des couloirs gris menaient à des zones condamnées.
La serre 19 apparut enfin : une porte métallique couverte de mousse synthétique, sans poignée. Nino posa son cube contre le lecteur. Des pixels dansèrent. La porte s’ouvrit.
À l’intérieur, pas de plantes. Des centaines de casiers transparents alignés comme des ruches. Dans chaque casier, un badge, une photo, un dossier. Des noms. Des vies.
Maya trouva celui de sa mère. Élise Vasseur. Statut : transférée.
Puis elle découvrit un second dossier portant son propre visage.
MAYA VASSEUR — PROFIL DE REMPLACEMENT — ACTIVATION EN ATTENTE.
Avant qu’elle comprenne, une alarme silencieuse colora la pièce en rouge. Une voix douce sortit des haut-parleurs :
« Merci d’avoir retrouvé votre place, Maya. Veuillez rester immobile pour votre réaffectation. »