Samy entraîna Mila par une trappe sous une boutique de glaces. Ils débouchèrent dans un tunnel où le sable coulait du plafond comme une pluie sèche. Les murs étaient couverts de plaques portant des noms et des dates. Certaines plaques brillaient doucement. D’autres étaient noires.
« Ce sont les gens qu’Oasis a corrigés », murmura Samy. « Quand la plaque s’éteint, la personne accepte la version qu’on lui donne. »
Mila trouva une plaque : NINO KERVAN — PROCÉDURE INACHEVÉE.
Ses jambes faillirent céder.
Samy lui avoua alors son propre secret. Son grand frère, Idir, avait disparu deux ans plus tôt. Oasis l’avait rendu à leur mère, poli, souriant, incapable de prononcer le prénom de Samy. Depuis, Samy cherchait la faille. Nino l’avait aidé. Ensemble, ils avaient compris que le système ne fonctionnait pas avec la surveillance seule, mais avec la collaboration volontaire des autorités locales. Le commissariat n’était pas un obstacle : c’était une porte.
Pour entrer sous la dune nord, il fallait passer par les archives policières.
Mila retourna donc vers le commissariat, non comme une plaignante, mais comme un appât. Elle marcha seule sur l’avenue principale. Les caméras la suivirent. Les écrans publicitaires affichèrent son visage avec un message : « PERSONNE VULNÉRABLE — AIDER SANS APPROCHER ». Les passants s’écartèrent d’elle avec cette obéissance gênée des gens qui préfèrent croire un panneau plutôt qu’un regard.
Brévannes l’attendait devant le bâtiment. Il n’avait plus son air fatigué. Il semblait presque soulagé.
« Votre frère était brillant, dit-il. Trop brillant. Il a vu des choses qui auraient détruit cette ville. Vous croyez que la vérité nourrit les enfants ? Ici, Oasis a donné du travail, des digues, des écoles. Quelques esprits instables en échange d’une paix collective, c’est un calcul que les adultes comprennent. »
Mila répondit : « Vous appelez ça la paix parce que vous avez confisqué les cris. »
On la conduisit en cellule. Comme prévu, Samy se glissa dans les conduits pendant que les agents se concentraient sur elle. Mais Brévannes sourit à la caméra.
« Ton petit complice pense être invisible. Oasis l’a élevé, lui aussi. »
Les lumières s’éteignirent. Sur le mur de la cellule, une projection apparut : Nino, assis dans une pièce blanche, fixant Mila avec des yeux cernés.
« Mila, arrête. Si tu continues, ils vont te montrer la nuit de l’accident. »
Elle recula. La nuit de l’accident : celle où leurs parents étaient morts sur la route des falaises. Mila conduisait. Elle avait dix-neuf ans. Nino dormait à l’arrière. Depuis, elle avait construit sa vie entière sur une phrase : ce n’était pas ta faute.
La projection reprit, mais la voix n’était plus exactement celle de Nino.
« Tu peux le récupérer, Mila. Il suffit de nous laisser réparer ton souvenir. »
Le quatrième message vocal arriva.
L’écran clignota : RÉPONDRE ?
Elle se souvint de l’avertissement. Ne réponds pas aux messages après le troisième. Ses doigts tremblèrent. Dans le couloir, elle entendit Samy crier. La porte de sa cellule s’ouvrit toute seule.
Pour sauver Samy, il fallait peut-être désobéir à Nino.
Ou comprendre qu’après le troisième message, ce n’était plus Nino qui parlait.
Mila écrasa le téléphone au sol.
Le mur blanc hurla.