Le message était plus court.
« Ne regarde pas les vitrines. Elles montrent ce que tu accepterais de perdre. »
Mila leva les yeux malgré elle. Les vitrines de la ruelle reflétaient non pas son visage, mais des scènes de sa vie : Nino à huit ans avec un genou ouvert, Nino riant sous une couverture, Nino lui reprochant de travailler trop tard le soir où il avait disparu. Dans la dernière vitre, elle se vit signer un papier : déclaration officielle de décès. En échange, le maire lui remettait les clés d’un appartement neuf avec vue mer.
Elle recula, nauséeuse.
Au bout de la rue, un adolescent l’attendait, capuche jaune, sac plein de câbles. Il s’appelait Samy et prétendait connaître Nino. « Il m’a dit que sa sœur finirait par venir, mais qu’elle serait plus têtue que prudente. »
Samy vivait dans les interstices de la ville : caves d’hôtel, parkings, anciens tunnels de drainage. Il expliqua que Port-Argile avait été reconstruite après une tempête grâce à la Fondation Oasis, un consortium qui promettait une ville sûre, connectée, prédictive. Caméras, bornes, bracelets pour touristes, drones de secours. Officiellement, tout servait à protéger les habitants. Officieusement, Oasis collectait les peurs, les regrets et les secrets pour fabriquer des « parcours de correction ».
« Ton frère a trouvé leur cœur », dit Samy. « Un serveur sous la dune nord. Il voulait libérer les gens piégés dans les boucles. »
Mila pensa à tous les disparus classés fugueurs, à ces voisins qui revenaient parfois changés, plus dociles, incapables de se souvenir de certaines semaines. Elle voulut appeler la presse. Samy éclata d’un rire triste : « Ici, les preuves s’effacent dès qu’on les nomme. »
Ils avancèrent jusqu’à une place intérieure, invisible depuis le front de mer. Des silhouettes y marchaient en rond, répétant les mêmes gestes : une femme déposait une valise, un homme consultait sa montre, un enfant lâchait un ballon bleu. Chaque cycle durait deux minutes. Puis tout recommençait.
Mila reconnut Madame Rozen, disparue l’hiver précédent. Elle tenta de l’approcher, mais Samy la retint.
« Si tu entres dans leur souvenir, tu dois résoudre ce qu’ils n’ont pas réussi à quitter. Sinon tu restes avec eux. »
La place se mit soudain à trembler. Des haut-parleurs invisibles crachèrent une voix policière : « Mila Kervan, vous êtes en état d’errance dangereuse. Restez immobile pour votre sécurité. »
Brévannes apparut à l’entrée de la ruelle, accompagné d’agents aux yeux vides.
Le téléphone vibra une troisième fois. Mila se figea. Nino avait dit de ne pas répondre après le troisième. Mais il n’avait pas dit de ne pas écouter.
« S’ils trouvent Samy, ils le remettront dans la boucle de son frère. Fais-lui confiance. Pas à moi. »
La voix de Nino se brisa sur les derniers mots.
Pas à moi.