Mila Kervan travaillait au service des objets trouvés de Port-Argile, une station balnéaire trop blanche, trop propre, trop fière de ses hôtels en forme de cubes posés face à la mer. Chaque matin, elle classait des lunettes, des peluches, des portefeuilles, des téléphones fissurés. Chaque soir, elle rentrait dans l’appartement silencieux qu’elle partageait autrefois avec Nino, son petit frère de seize ans.
Nino avait disparu depuis quarante-trois jours.
La police avait conclu à une fugue. Mila connaissait leur phrase par cœur : « Les adolescents partent parfois pour respirer. » Mais Nino avait peur des gares, oubliait toujours son chargeur et ne quittait jamais la ville sans lui laisser un mot. Il dessinait des cartes imaginaires sur du papier quadrillé, construisait des labyrinthes en carton, et répétait que Port-Argile n’était pas une ville, mais un décor.
Le quarante-quatrième soir, un vieux téléphone trouvé dans un casier se mit à vibrer. Il n’avait ni carte SIM, ni batterie normale, seulement un dos scellé par une matière grise comme du ciment. Sur l’écran : « Message vocal reçu ». Mila hésita. Puis elle appuya.
La voix de Nino jaillit, basse, pressée, couverte par un bruit d’eau.
« Mila, si tu écoutes ça, ne va pas voir les flics. Ils regardent avec les yeux de quelqu’un d’autre. Cherche la rue qui disparaît à midi. Et surtout… ne réponds pas aux messages après le troisième. »
Le fichier se coupa. Mila sentit son souffle se bloquer. Au même instant, la sirène du front de mer hurla : alerte de marée haute, alors que la mer était calme comme une vitre.
Elle courut au commissariat malgré l’avertissement. Le lieutenant Brévannes l’accueillit avec cette fatigue professionnelle qui transformait la douleur des gens en dossier. Il écouta le message, ne changea pas d’expression, puis demanda le téléphone « pour expertise ». Mila refusa. Deux agents entrèrent aussitôt, trop vite, comme s’ils attendaient derrière la porte.
Alors elle comprit : Nino n’avait pas disparu dans Port-Argile. Port-Argile l’avait gardé.
Elle s’enfuit par l’arrière, traversa la plage, et au milieu des cabines fermées vit quelque chose d’impossible : une ruelle étroite entre deux restaurants, une ruelle qui n’existait pas le matin même. Une horloge municipale sonna midi alors qu’il était vingt et une heures.
Dans sa poche, le téléphone vibra une deuxième fois.