Le garçon s’appelait Sami. Il vivait dans les tours de Nederkade, un quartier promis à la démolition depuis quinze ans mais jamais démoli, trop pauvre pour être rénové, trop visible pour être abandonné. Il affirmait que Noé l’avait protégé d’un groupe nommé les Gardiens de Verre, des policiers privés employés par une société immobilière, Helixor.
Maëlle n’aimait pas les enfants messagers. Dans les affaires les plus sales, c’étaient toujours eux qu’on envoyait devant.
« Mon frère avait quinze ans quand il a disparu, dit-elle. Il en aurait vingt-trois. Pourquoi il se cacherait avec des gamins ? »
Sami haussa les épaules.
« Parce que les adultes signent des papiers. Les gamins, non. »
Il lui tendit le casque. Maëlle refusa d’abord, puis céda. L’appareil projeta sur son salon une seconde réalité : les murs se couvrirent de grains lumineux, le parquet devint une dune, et au-dessus de l’évier apparut une flèche blanche. Une interface sans logo affichait : OASIS — ACCÈS TEMPORAIRE — 11 MINUTES.
Une voix synthétique murmura : « Pour entrer, apporter un souvenir vrai. »
Maëlle arracha le casque.
« C’est quoi, cette mascarade ? »
Sami baissa les yeux. « Un refuge. Ou un piège. Ça dépend de qui contrôle la porte. »
Le lendemain, malgré sa suspension, Maëlle se rendit au commissariat central. Son ancien partenaire, Karim Delcourt, l’attendait dans le parking, l’air plus vieux que la veille. Il avait toujours été l’homme des procédures, des signatures au bon endroit, des phrases prudentes.
Elle lui fit écouter le message. Il pâlit, mais pas assez vite.
« Tu savais », dit-elle.
Karim détourna les yeux.
« Il y a des dossiers qu’on nous retire. Des disparitions reclassées. Des identités effacées parce qu’elles gênent des opérations plus grandes. »
Maëlle le gifla avant de décider si elle voulait le faire.
Karim encaissa. « Noé n’a pas seulement disparu. Il a infiltré Helixor. Ils achètent des quartiers entiers, expulsent les gens avec des algorithmes de dette, puis maquillent ça en urbanisme social. Oasis, c’est leur prototype : une couche numérique posée sur la ville pour contrôler les accès, les loyers, les souvenirs administratifs. Si ton nom n’est plus dans Oasis, tu ne peux plus ouvrir une porte, toucher une aide, prouver ton existence. »
« Et Noé ? »
« Il a volé la clé racine. Depuis, tout le monde le cherche. »
Le téléphone de Maëlle vibra. Un troisième message.
La voix de Noé, plus essoufflée : « Maëlle, si Karim est avec toi, demande-lui ce qu’il a signé le 14 octobre. »
Karim ferma les yeux.
La pluie s’abattit sur le béton du parking comme des applaudissements mauvais.