Ils ne rentrèrent pas chez eux.
Maëlle conduisit jusqu’à l’ancien centre commercial Océane, abandonné depuis la faillite des boutiques et transformé en marché gris. Sous la verrière couverte de poussière, des familles échangeaient des piles, des légumes tordus, des souvenirs d’avant. Au fond, dans une ancienne boutique de jouets, Sacha avait installé son atelier clandestin : écrans récupérés, batteries solaires, câbles noués comme des racines, et une maquette de Port-Salé construite en petits blocs colorés.
« Tu joues encore avec ça ? demanda Maëlle. — Ce n’est pas un jeu. C’est un modèle hydraulique. Les conduites, les bassins, les valves. Regarde. »
Il retira un cube bleu sous le quartier populaire. Toute une rangée s’éteignit.
« Officiellement, la sécheresse vide les nappes. En réalité, l’eau circule encore. Elle est juste détournée. Les modules du phare filtrent l’eau de mer, puis l’envoient ici. »
Il posa un cube doré sur la colline des villas.
« Oasis Privé, murmura Maëlle. La résidence des élus, des patrons, des investisseurs. — Ils ont des piscines intérieures pendant que maman coupe ses médicaments avec de l’eau tiède. »
La rage de Sacha n’était plus adolescente. Elle avait une précision dangereuse.
Un nouveau message arriva sur l’ordinateur. Pas sur son téléphone. Sur l’écran de l’atelier.
La voix de Noé emplit la pièce.
« Petit frère, si tu entends ça, tu es déjà trop près. Maëlle croit chercher un mort. Elle devrait chercher celui qui m’a remplacé. »
Sacha recula comme si la voix l’avait frappé.
« Ce n’est pas un enregistrement ancien, dit-il. Il réagit à nos actions. Quelqu’un utilise un clone vocal. — Qui avait assez de matériel pour enregistrer Noé ? — Tout le monde. Il animait la radio bénévole, les appels de secours, les assemblées… »
La porte de la boutique grinça.
Une femme entra, capuche trempée de sueur, mains levées. Maëlle reconnut Lina Vasseur, ancienne journaliste locale, disparue des écrans après avoir accusé la mairie de falsifier les chiffres de la sécheresse.
« Ne tirez pas, dit Lina. Je viens parce que Noé m’a demandé de le faire. — Noé est mort, répondit Maëlle. — Non. Noé a découvert le détournement de l’eau. Il a voulu prévenir la ville. Bréval l’a arrêté avant la tempête, puis quelqu’un a effacé le dossier. Je l’ai aidé à se cacher. — Où est-il ? »
Lina détourna les yeux.
« Dans la citerne du phare, il existe une salle étanche. Noé y a laissé des preuves. Pas lui. Des preuves. Il est mort deux mois après sa disparition, d’une infection, dans un refuge au nord. Il a enregistré des messages pour te guider au cas où je serais capturée. Mais quelqu’un a piraté le système et réécrit ses mots. »
Maëlle sentit le sol se dérober une seconde fois. Noé n’était ni vivant ni simplement noyé : il avait survécu sans elle, souffert sans elle, puis confié sa voix à une machine.
Sacha, les yeux brillants, fixa sa maquette.
« Si le système a été piraté, il peut aussi déclencher les valves. — Quelles valves ? demanda Lina. — Celles qui maintiennent la pression sous les quartiers bas. Si elles s’ouvrent toutes en même temps… »
La maquette bleue s’illumina d’un coup.
Sur l’écran, un compte à rebours apparut : 02:00:00.
Puis la voix de Noé, douce et impossible :
« Maëlle, choisis. Sauve la ville ou sauve Sacha. Tu ne peux pas faire les deux. »