Le lendemain, le commissariat puait le café brûlé et la méfiance.
Maëlle avait fouillé le phare sans trouver Noé, ni cadavre, ni prisonnier, ni miracle. Seulement une porte fraîchement soudée au sous-sol, derrière laquelle vibrait un bourdonnement profond, et une série de cubes de plastique translucide empilés contre le mur : des modules de filtration d’eau, identiques à ceux que la mairie prétendait attendre depuis des mois.
Elle avait pris des photos. Au moment de ressortir, quelqu’un avait tiré depuis la falaise. Pas pour la tuer : la balle s’était fichée dans la pierre à quelques centimètres de sa main, juste assez près pour lui apprendre l’obéissance. Elle avait poursuivi une ombre jusqu’aux rochers, sans la rattraper.
Au commissariat, son supérieur, le commandant Bréval, regarda les clichés sur l’écran avec une lenteur exagérée.
« Tu es entrée sans mandat dans une zone condamnée, dit-il. — J’ai reçu un message de mon frère. — Ton frère est mort. — Alors les morts utilisent des logiciels de suppression à distance. »
Bréval leva les yeux. Il avait un visage taillé pour les communiqués officiels : carré, calme, irréprochable. Depuis des années, il incarnait la police de Port-Salé, celle qui rassurait les commerçants et serrait les mains des ministres. Maëlle se souvenait pourtant de lui, le soir de la disparition, refusant qu’on prolonge les recherches parce que « la marée avait décidé ».
« Tu es fatiguée, Kergoat. La sécheresse rend tout le monde nerveux. Prends deux jours. — Vous me suspendez ? — Je te protège. »
Ce mot-là, protège, lui donna envie de rire.
En sortant, elle croisa Sacha, son petit frère adoptif. Dix-sept ans, sweat trop large, écouteurs autour du cou, génie des circuits imprimés et roi des ennuis. Il avait grandi dans l’ombre de Noé, puis dans le silence laissé par son absence. Depuis quelques mois, il travaillait comme livreur pour une société privée qui acheminait des packs d’eau premium aux quartiers hauts.
« J’ai vu ta tête sur les écrans de contrôle, souffla-t-il. Tu as encore fait un truc illégal. — Et toi, tu es au commissariat pourquoi ? — Pour te dire que le message vocal… je peux le récupérer. Peut-être. »
Maëlle s’immobilisa.
Sacha baissa la voix.
« Les messages supprimés passent parfois par des relais. Il me faut ton téléphone et un accès au réseau de la mairie. — Tu piraterais la mairie ? — Non. Je demanderai poliment à leurs serveurs de mentir moins fort. »
Elle aurait dû refuser. Le protéger. Être l’adulte. Mais Port-Salé était devenue une ville où les adultes avaient vendu l’eau, puis la vérité avec.
Elle lui tendit son téléphone.
Une heure plus tard, Sacha revint livide.
« Maëlle… le fichier ne vient pas d’un téléphone. Il vient de la citerne du phare. Et il y en a d’autres. Des dizaines. Tous programmés pour toi. »
Il déposa l’écran devant elle.
Une liste de messages apparut, datés des trois prochaines nuits.
Le prochain titre disait : SI TU M’ÉCOUTES, SACHA MEURT.