À Port-Salé, il ne pleuvait plus depuis cent onze jours.
Les réservoirs municipaux étaient gardés par des vigiles, les fontaines avaient été cimentées, et les enfants dessinaient la mer en vert parce qu’ils ne l’avaient jamais vue autrement que recouverte d’algues mortes. Au-dessus de la ville, le vieux phare de la Pointe-Noire tournait toujours, mais sa lumière s’était éteinte depuis longtemps. On disait qu’il n’avait plus rien à guider.
Maëlle Kergoat, lieutenante à la brigade urbaine, détestait ce genre de phrases. Elles appartenaient aux journalistes, aux prêtres et aux coupables.
Cette nuit-là, elle rentrait d’une intervention banale — un vol de bidons d’eau dans un immeuble social — quand son téléphone vibra. Numéro inconnu. Un message vocal de neuf secondes.
Elle appuya sans réfléchir.
La voix qui sortit du haut-parleur lui coupa la respiration.
« Maëlle… ne viens pas au phare. Si tu m’aimes encore, oublie la citerne. »
Puis un souffle, un claquement métallique, et le silence.
Son frère, Noé, avait disparu trois ans plus tôt lors d’une sortie en mer avec une équipe de bénévoles. On avait retrouvé son sac, sa veste orange, une chaussure. Pas son corps. La police avait classé l’affaire en noyade probable. Maëlle avait signé le procès-verbal parce qu’à l’époque elle n’était qu’adjointe administrative, parce que sa mère pleurait sans son, parce que le commissaire lui avait posé une main sur l’épaule en disant : « Certaines vérités sont des falaises. Ne t’en approche pas. »
Mais aucune falaise ne parlait avec la voix de Noé.
Elle réécouta le message cinq fois. À la sixième, une notification apparut : fichier supprimé du serveur.
Maëlle sentit la colère lui remonter au visage. Quelqu’un venait de lui tendre un hameçon. Il avait choisi la voix la plus précise, la blessure la plus profonde. Mais il s’était trompé sur une chose : elle ne savait pas oublier.
À quatre heures dix-sept, elle se gara devant le phare interdit au public. Le portail portait encore l’affiche de la mairie : ZONE INSTABLE — RISQUE D’EFFONDREMENT. Derrière les barreaux, la tour blanche et noire dressait sa silhouette contre le ciel gris. Au pied du bâtiment, une citerne militaire, arrivée pendant la crise de l’eau, ronronnait comme un animal endormi.
Maëlle franchit le portail.
Dans son dos, une voiture sans phares ralentit, puis coupa son moteur.