Adrien proposa d’aller à la police. Maëlle refusa.
— Avec quelle preuve ? Une vidéo qui me désigne comme suspecte ? Un badge qui appartient à votre père ? Une intuition sur une entreprise qui finance la moitié des hôpitaux du pays ?
Il n’eut pas de réponse.
Alors elle lui montra le dossier “Maman”. Des mails imprimés, des rapports médicaux, des notes cryptées. Sa mère, Élodie Rivoire, avait découvert dix ans plus tôt qu’Orialys dissimulait les effets neurologiques d’une molécule. Elle avait voulu témoigner devant une commission. Deux jours avant l’audience, sa voiture avait quitté la route.
Le rapport parlait d’un endormissement au volant. Maëlle, seize ans à l’époque, avait cru à la fatalité. Jusqu’au jour où elle avait trouvé, cousue dans la doublure d’un manteau, une clé contenant un enregistrement.
Dans cet enregistrement, une femme inconnue disait à Élodie :
— Le Cercle de Minuit ne pardonne pas aux mères courageuses.
Adrien écouta sans bouger. Puis il demanda :
— Pourquoi n’avez-vous jamais parlé ?
Maëlle sourit sans joie.
— Parce que les pauvres qui accusent les puissants passent pour fous. Et parce que ma sœur avait besoin de leurs médicaments.
Le plan naquit cette nuit-là, entre deux cafés brûlants et une imprimante fatiguée.
Ils ne chercheraient pas un tribunal. Ils fabriqueraient un verdict public.
Adrien annonça une grande soirée interne pour célébrer la fusion avec un laboratoire étranger. Tous les membres du comité stratégique seraient présents, y compris Claire Valcreuse, sa mère, présidente du conseil, femme élégante dont le regard pouvait réduire un homme adulte au silence.
Maëlle, de son côté, pirata légalement l’illégalité : elle utilisa les accès que personne ne pensait à lui retirer pour tracer les signatures, les connexions nocturnes, les modifications de dossiers d’essais. Elle découvrit que Simon n’était pas le premier mort. Trois médecins, deux lanceurs d’alerte, une statisticienne : tous reliés au projet Némésia.
Mais plus elle avançait, plus Adrien se rapprochait.
Il ne la touchait jamais sans demander. Il lui apportait des dossiers, des repas, des silences. Dans l’ascenseur, un matin, il lui dit simplement :
— Je ne veux pas être l’homme dont vous devez vous méfier.
Elle répondit :
— Alors ne me demandez jamais de vous croire. Donnez-moi des raisons de ne pas vous détester.
Il sourit tristement.
— C’est déjà beaucoup.
Le soir précédant la réception, Maëlle reçut un appel de l’hôpital. Le protocole de Lina était suspendu pour “anomalie administrative”.
Dix minutes plus tard, Claire Valcreuse entra dans son bureau sans frapper.
— Vous êtes intelligente, Maëlle. C’est touchant, cette manière que vous avez de vous croire dangereuse.
Maëlle se leva.
— Où est le dossier de ma sœur ?
Claire posa une enveloppe sur la table.
— Là où se trouve votre avenir. Vous pouvez signer votre démission, accepter un poste très confortable à Montréal, et Lina sera soignée. Ou vous pouvez jouer les héroïnes et découvrir que l’héroïsme ne remplace pas une greffe.
— Vous avez tué Simon ?
Claire eut un rire léger.
— Je n’ai jamais besoin de pousser qui que ce soit. Il suffit d’ouvrir la bonne porte au bon moment.
En partant, elle ajouta :
— Méfiez-vous d’Adrien. Il veut laver son nom. Pas sauver le vôtre.
Maëlle resta seule face à l’enveloppe. À l’intérieur, il y avait un billet d’avion, un contrat doré et une photo de Lina endormie dans sa chambre d’hôpital.
Cette nuit-là, elle appela Adrien.
— Demain, dit-elle, je vais vous trahir.
Il y eut un silence.
— Je sais, répondit-il. C’est pour ça que j’ai prévu une seconde trahison.