Trois semaines plus tard, un nouveau directeur de la transformation arriva au quatorzième étage : Adrien Valcreuse, fils unique de la présidente historique d’Orialys, rappelé de Singapour après la mort de Simon.
Il avait trente-deux ans, un calme presque insolent et cette politesse tranchante des hommes à qui l’on a toujours ouvert les portes. Les assistantes le trouvaient charmant. Les cadres le craignaient. Maëlle, elle, observa d’abord son poignet : pas de montre, pas de trace de gant, pas de badge noir.
Lors de sa première réunion, il demanda :
— Qui a préparé l’analyse des risques sur le projet Némésia ?
Le directeur juridique répondit avant tout le monde :
— Mon équipe.
Adrien feuilleta le rapport, puis leva les yeux directement vers Maëlle.
— Non. Cette phrase n’est pas de votre équipe. Elle est trop précise. Mademoiselle Rivoire, c’est vous ?
La salle se figea. Maëlle sentit toutes les têtes se tourner vers elle. Elle aurait pu nier. Elle aurait pu redevenir transparente.
— Oui, dit-elle.
— Alors vous viendrez travailler avec moi dès demain.
Ce fut ainsi que la femme invisible obtint un bureau vitré à côté de celui de l’héritier.
Au début, elle crut à un piège. Adrien posait trop de questions, notait trop de détails, restait trop tard le soir. Il l’observait comme on observe une pièce manquante dans un mécanisme. Pourtant, il ne la menaça jamais. Au contraire, il corrigeait publiquement ceux qui la méprisaient.
— Si vous interrompez encore Maëlle, dit-il un jour à un directeur marketing, vous quitterez cette réunion avec votre budget divisé par deux.
Le silence qui suivit valut à Maëlle trois semaines de vengeance douce.
Mais la méfiance ne la quittait pas. Chaque sourire d’Adrien pouvait cacher un ordre. Chaque geste tendre pouvait être une stratégie.
Un soir d’orage, alors qu’ils étaient seuls à relire un contrat de distribution, l’électricité vacilla. Les lumières de secours teignirent le bureau de rouge.
Adrien remarqua sa main crispée.
— Vous avez peur du noir ?
— Non. Des hommes qui y travaillent.
Il resta silencieux. Puis il sortit de sa poche un petit badge noir, orné du cercle barré.
Le cœur de Maëlle s’arrêta presque.
— Où avez-vous eu ça ? demanda-t-elle.
— Dans le coffre de mon père, après sa mort. Je croyais que c’était un symbole d’actionnaires. Depuis mon retour, je découvre que c’est autre chose.
Maëlle recula d’un pas.
— Vous faites partie d’eux.
— Non. Mais je pense que ma famille les a créés.
À cet instant, son téléphone vibra. Une vidéo venait d’arriver. On y voyait Maëlle entrant dans l’escalier de service la nuit de la mort de Simon. Le message disait :
“L’héritier aime les témoins dociles. Ne l’oblige pas à choisir.”
Maëlle leva les yeux vers Adrien. Pour la première fois, son visage parfait montrait une fissure.
— Ils nous regardent tous les deux, murmura-t-il.