Maître Solène Ardat habitait au-dessus d’une librairie fermée, dans une rue où la pluie semblait tomber plus fort qu’ailleurs. C’était une ancienne juge d’instruction, radiée après avoir accusé sans preuve un réseau médico-financier d’effacer des dossiers de patientes pauvres, immigrées ou isolées.
Quand Élise montra sa cicatrice, Solène ne posa pas de question. Elle verrouilla la porte.
— Depuis combien de temps travaillez-vous chez Velmora ? — Trois ans. — Et avant ? — Cabinet Roussel, deux ans. Université de Liège. Famille d’accueil avant mes dix-huit ans. — Vos souvenirs d’enfance ?
Élise voulut répondre. Des images vinrent : une cour d’école, une femme qui riait, l’odeur du chlore. Puis le blanc.
Solène ouvrit un dossier épais. À l’intérieur, des photos de femmes. Certaines souriaient sur des badges professionnels. D’autres étaient allongées sur des lits d’hôpital. Plusieurs portaient la marque du cercle barré.
— On les appelait les “compatibles”, dit Solène. Des jeunes filles passées par des foyers, des familles précaires ou des structures médicales partenaires. Officiellement, elles recevaient un suivi psychologique. En réalité, on collectait leurs données biologiques, leurs antécédents, leurs vulnérabilités. Plus tard, on les plaçait dans des entreprises où elles pourraient servir : signatures, témoins contrôlables, boucs émissaires.
Élise sentit le sol se dérober.
— Vous dites que ma vie professionnelle a été organisée ? — Je dis qu’on vous a préparée à être utile. — À qui ? — Au président de Velmora, Marceau Delle. Et à Orphéon Santé. Leur fusion va blanchir vingt ans de crimes médicaux sous une nouvelle identité juridique.
Élise pensa à Adrien. À son regard quand il avait vu le badge. À sa sœur.
— Et Adrien Lorme ?
Solène hésita.
— Sa sœur, Camille, était l’une des premières marquées. Elle est morte le jour où elle devait témoigner. Adrien est entré chez Velmora pour trouver des preuves. Mais plus on reste dans la gueule d’un monstre, plus il devient difficile de prouver qu’on ne le nourrit pas.
Le téléphone d’Élise vibra soudain. Un message vidéo venait d’arriver. Expéditeur inconnu.
Elle lança la lecture.
Adrien apparaissait dans une pièce sombre, le visage tuméfié. Derrière lui, Marceau Delle, président de Velmora, cheveux argentés, élégance de prédateur.
— Mademoiselle Varnier, dit Marceau d’une voix douce. Vous avez en votre possession quelque chose qui ne vous appartient pas : votre curiosité. Revenez avant l’aube, et Monsieur Lorme sera licencié avec discrétion. Refusez, et il deviendra l’assassin de Nora Kehl.
La caméra pivota. Nora était au sol, immobile. Élise porta une main à sa bouche.
Marceau reprit :
— Le monde croit les preuves. Nous fabriquons le monde.
La vidéo s’arrêta.
Solène ferma les yeux.
— C’est un piège. — Oui. — Vous ne pouvez pas y aller. — Si je n’y vais pas, Adrien tombe. — Si vous y allez, vous tombez tous.
Élise regarda les photos des femmes marquées. Elle reconnut soudain un visage. Une petite fille aux cheveux châtains, sur une image jaunie, assise à côté d’une autre enfant. Au dos, un prénom : Lise.
Lise. Pas Élise.
La mémoire la frappa comme une gifle : une salle blanche, une infirmière qui disait “sois sage”, une fillette qui pleurait à côté d’elle, Camille, peut-être, et une voix masculine promettant : “Un jour, vous nous remercierez.”
Élise ne tremblait plus.
— Maître Ardat, vous avez encore des contacts au parquet ? — Quelques-uns. — Des journalistes fiables ? — Deux, peut-être trois. — Alors on ne va pas sauver Adrien en secret. On va faire juger les morts en direct.