À 21 h 17, la tour semblait vide. Les employés ordinaires étaient partis, les ambitieux restaient derrière leurs écrans, et les coupables descendaient toujours.
Élise avait attendu qu’Adrien soit appelé en réunion pour prendre l’ascenseur de service. Le badge rouge avait ouvert une commande cachée : -3. Quand les portes s’étaient refermées, elle avait senti son souffle se raccourcir. Ce n’était pas seulement de la peur. C’était le sentiment absurde de rentrer chez soi dans un endroit qu’on n’avait jamais vu.
Le niveau moins trois était un couloir blanc, sans fenêtres, sans logo, sans bruit. Au bout, une salle vitrée contenait des armoires métalliques, des écrans éteints et une table d’examen. Élise eut un haut-le-cœur. Sous les néons, le monde ne ressemblait plus à une entreprise, mais à une clinique clandestine.
Puis elle entendit des voix.
— Le témoin a parlé à une journaliste. — Elle n’a aucune preuve. — Les témoins n’ont pas besoin de preuve pour devenir dangereux.
Élise se plaqua contre un mur. À travers l’entrebâillement d’une porte, elle vit deux hommes en costume et une femme qu’elle reconnut aussitôt : Nora Kehl, assistante du président. Nora avait disparu depuis trois jours. Officiellement, elle était en arrêt maladie.
Officieusement, elle était attachée à une chaise, les lèvres fendues, le regard encore vivant.
— Vous avez marqué des femmes comme du bétail, murmura Nora. Vous pensiez vraiment que personne ne finirait par comprendre ?
L’un des hommes leva la main. Élise recula, heurta un chariot métallique. Le bruit claqua comme un coup de feu.
Tout se passa en quelques secondes. Les hommes se retournèrent. Nora cria :
— Courez ! Ils vous ont déjà choisie !
Élise s’enfuit. Derrière elle, des pas. Une porte qui s’ouvrait. L’ascenseur trop lent. Ses doigts tremblaient sur le panneau. Au moment où les portes allaient se fermer, une main les bloqua.
Adrien.
Il entra, essoufflé, le visage livide.
— Vous n’auriez jamais dû descendre. — Vous saviez. — Écoutez-moi. — Nora est là-dessous ! Ils vont la tuer !
Il appuya sur un bouton inconnu. L’ascenseur monta, mais pas vers les bureaux. Vers le toit.
Élise recula contre la paroi.
— Vous êtes avec eux. — Si j’étais avec eux, vous seriez déjà morte.
La phrase était froide. Elle sonnait vrai.
Sur le toit, le vent de Bruxelles frappa leurs visages. La ville brillait en contrebas, indifférente. Adrien sortit un téléphone sans carte SIM et le tendit à Élise.
— Il y a une adresse enregistrée. Allez-y. Demandez Maître Solène Ardat. Ne faites confiance à personne de Velmora, pas même à moi. — Pourquoi m’aider ?
Il détourna les yeux. Pour la première fois, il sembla moins directeur que prisonnier.
— Parce que vous avez la même marque que ma sœur.
Élise porta la main à sa cicatrice.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Avant qu’Adrien ne réponde, une détonation éclata. Le verre de la porte d’accès explosa. Adrien la poussa derrière une gaine d’aération. Des silhouettes montaient sur le toit.
— Courez, Élise. — Et vous ? — Moi, je vais leur donner la leçon qu’ils méritent depuis dix ans.
Il lui prit le visage entre les mains, geste fou, bref, brûlant.
— Si je survis, détestez-moi après.
Puis il l’embrassa comme on signe un aveu, et la poussa vers l’escalier de secours.