Dans la tour Hélios, les fenêtres ne reflétaient jamais le ciel. Elles étaient teintées d’un noir poli, si sombre qu’au lever du jour les employés avaient l’impression d’entrer dans un coffre-fort plutôt que dans une entreprise.
Mila Vernet y travaillait comme auditrice interne depuis six mois. Officiellement, elle vérifiait les comptes de Nyxoria, un groupe spécialisé dans les technologies éducatives. Officieusement, elle cherchait une preuve.
Personne ne savait pourquoi elle avait accepté un poste aussi discret alors qu’elle avait autrefois enseigné à l’université et publié des articles brillants sur l’éthique numérique. Personne, sauf elle. Et sauf la cicatrice en forme de croissant qu’elle cachait sous le bracelet de sa montre.
Cette marque n’était pas un accident. Trois ans plus tôt, son frère cadet, Adrien, avait été accusé d’avoir volé des données sensibles dans un programme scolaire expérimental. La presse l’avait dévoré. Les investisseurs l’avaient crucifié. Deux semaines plus tard, il avait sauté d’un pont.
Mila n’avait jamais cru à sa culpabilité.
Elle avait suivi les traces de l’argent jusqu’à Nyxoria, jusqu’au trente-deuxième étage, jusqu’au bureau de Victor Sorel, le directeur général. Un homme au sourire impeccable, aux costumes trop calmes, aux mains toujours gantées de cuir fin lorsqu’il sortait fumer sur la terrasse.
Et puis il y avait Élias Moreau.
Élias était le directeur juridique du groupe, récemment recruté. Il avait l’air d’un homme qui avait oublié comment dormir. Grand, les yeux gris, la voix basse, il posait des questions que personne n’osait formuler. Dès leur première réunion, Mila avait senti le danger : non pas le danger d’être découverte, mais celui d’être comprise.
— Vous vérifiez toujours trois fois les mêmes colonnes ? lui avait-il demandé un soir, alors qu’elle pensait être seule dans la salle d’archives.
— Seulement quand elles mentent, avait-elle répondu.
Il avait souri. Un vrai sourire, presque involontaire.
Depuis, ils s’évitaient avec une précision troublante. Ils se croisaient devant la machine à café, dans l’ascenseur, sous les néons blafards du parking. Chaque fois, une phrase de trop restait suspendue entre eux.
Ce jeudi-là, à 22 h 17, Mila reçut un message anonyme sur son téléphone professionnel :
« Salle des serveurs B. Si tu veux savoir qui a détruit Adrien, viens seule. »
Son cœur se contracta.
Personne, dans l’entreprise, n’était censé connaître le lien entre elle et Adrien. Elle avait changé de nom après le drame, utilisant celui de sa mère. Elle avait effacé ses anciennes conférences, supprimé ses photos, enterré sa vie.
Elle prit son badge, traversa l’étage silencieux et descendit par l’escalier de service. Plus elle approchait de la salle des serveurs, plus le bourdonnement électrique ressemblait à une ruche enfermée.
La porte était entrouverte.
À l’intérieur, Victor Sorel parlait à une femme que Mila reconnut aussitôt : Claire Dumesnil, responsable des partenariats publics, la seule personne assez proche des ministères pour faire disparaître un scandale avant qu’il ne naisse.
— Tu as promis que le dossier Vernet resterait enterré, souffla Claire.
— Il l’est, répondit Victor. Le frère est mort. La sœur n’est rien.
Mila porta la main à sa bouche.
Claire recula, livide.
— Elle est ici. Je l’ai vue dans l’audit. Elle pose des questions.
Victor eut un rire sec.
— Alors on lui donnera une réponse.
Il attrapa Claire par le bras. La dispute devint confuse, violente. Un disque dur tomba, puis une chaise. Mila voulut intervenir, mais ses jambes refusèrent d’obéir.
Claire cria :
— J’ai gardé une copie ! Si tu me touches, tout sortira !
La main de Victor se referma sur sa gorge.
Quelques secondes plus tard, Claire s’effondra contre les câbles bleus des serveurs.
Mila fit un pas en arrière. Le sol grinça.
Victor tourna la tête.
Leurs regards se croisèrent.