Ils se réfugièrent dans l’ancien appartement du frère d’Adrien, un studio oublié près du canal, rempli de cartons et de livres de droit pénal. Sur le mur, un tableau de liège reliait des noms, des dates, des virements. Au centre : Fondation Lumen.
Adrien expliqua que son frère, Mathieu, était professeur dans un lycée professionnel. Il avait découvert que plusieurs élèves boursiers de Lumen n’existaient pas, tandis que de vrais adolescents disparaissaient des listes scolaires après avoir participé à des « stages d’excellence » financés par la fondation. Mathieu avait voulu dénoncer l’affaire. Il était mort dans un accident de voiture classé sans suite.
— Tu veux une vengeance, dit Nora.
— Non. Je veux un verdict.
— Tu mens mal.
Il sourit faiblement.
— Et toi, tu fais semblant de ne pas avoir peur.
Cette phrase la toucha plus qu’elle ne l’aurait voulu. Dans le silence, elle déboutonna son col et montra sa marque. Adrien détourna les yeux par pudeur, puis les rouvrit quand Nora lui ordonna de regarder.
La tache n’était pas uniforme. Sous une lumière rasante, on distinguait une constellation de micro-cicatrices, presque invisibles.
— Quand j’étais enfant, dit-elle, ma mère me disait que c’était une étoile tombée. Après sa disparition, un médecin m’a affirmé que c’était une malformation bénigne. Mais il avait peur. Je m’en souviens.
Adrien sortit une vieille enveloppe des dossiers de Mathieu. À l’intérieur se trouvait une photographie : Elise Vandeleu, plus jeune, debout devant un centre médical Lumen. À côté d’elle, Maître Bellanger. Et derrière, un homme au manteau jaune.
Nora sentit l’air quitter ses poumons.
— Ma mère travaillait pour eux ?
— Ou contre eux.
Ils piratèrent la sauvegarde de Bellanger grâce à un mot de passe trouvé dans ses notes : « Séléné ». Le fichier NUIT BLANCHE s’ouvrit enfin complètement. Il ne s’agissait pas seulement de détournement d’argent. Lumen avait financé, pendant vingt ans, un programme clandestin de tests biométriques sur des enfants confiés temporairement à ses cliniques. Certains portaient ensuite une marque artificielle, un repère injecté sous la peau, invisible aux scanners ordinaires. Une signature vivante.
Nora recula, nauséeuse. Sa tache n’était peut-être pas un hasard. Peut-être était-elle un code.
Une notification apparut alors sur l’ordinateur : diffusion programmée dans 01:00:00.
Bellanger avait prévu de rendre publiques les preuves une heure après sa mort, sauf si quelqu’un arrêtait le système. Mais la diffusion exigeait une double authentification : la clé cryptée de Bellanger… et une empreinte biologique correspondant à l’un des premiers sujets du programme.
Adrien comprit avant elle.
— Nora, c’est toi la seconde clé.
Au même moment, le téléphone d’Adrien sonna. Numéro inconnu. Il décrocha en haut-parleur.
Une voix féminine, douce et vieillie, murmura :
— Ne laisse pas ma fille aller au tribunal. Ils attendent qu’elle se montre.
Nora se figea.
— Maman ?
La ligne se coupa.