L’homme mort s’appelait Victor Hennion, auditeur interne, connu pour ses costumes criards et ses silences achetés cher. Une caméra de sécurité clignotait au-dessus de lui. Nora vit tout de suite le détail qui clochait : le voyant rouge était éteint.
Élias entra le premier, mais sans toucher au corps.
— Reculez, souffla-t-il.
Nora recula, oui. Mais ses yeux, eux, fouillèrent la pièce. Un coffre mural ouvert. Une tasse de café renversée. Une feuille déchirée où l’on distinguait seulement trois mots : « enfant », « transfert », « verdict ».
Dans le reflet d’une plaque métallique, elle aperçut une silhouette quitter le couloir secondaire. Une femme aux gants verts. Une cicatrice blanche sur la main.
Puis quelqu’un hurla.
En moins de quatre minutes, le trente-septième étage se remplit d’agents de sécurité, de juristes et de dirigeants en panique contrôlée. Le directeur général, Damien Soler, arriva avec un air de deuil parfaitement calibré.
— Personne ne sort, déclara-t-il. La police est prévenue.
Mais quand Nora voulut parler de la femme aux gants verts, Soler posa sur elle un regard froid.
— Mademoiselle Vey, vous n’étiez pas autorisée à être ici.
— On m’a appelée.
— Par qui ?
Elle montra son téléphone. Le message avait disparu.
Un murmure parcourut la pièce. Élias ne dit rien, mais ses yeux descendirent vers l’écran vide.
La police arriva. On interrogea Nora dans une salle vitrée. Deux inspecteurs, une avocate d’Helixor et, derrière la paroi, Damien Soler. On lui demanda pourquoi elle était montée. Pourquoi ses empreintes étaient sur le carton retrouvé près du corps. Pourquoi Victor Hennion avait consulté, la veille, son dossier personnel.
— Mon dossier ? répéta Nora.
L’avocate feuilleta une chemise rouge.
— Vous avez été adoptée à l’âge de cinq ans. Votre mère biologique, inconnue. Votre père, inconnu. Plusieurs incidents disciplinaires. Une plainte retirée pour vol de documents dans votre précédent emploi.
— Cette plainte était fausse.
— Comme votre présence ici ?
Nora sentit la vieille rage lui brûler la gorge. On était en train de l’enfermer dans une histoire écrite par d’autres.
La porte s’ouvrit soudain. Élias entra.
— L’entretien est terminé.
L’avocate se leva, outrée.
— Vous n’avez aucune autorité sur une enquête policière.
— J’en ai sur les archives juridiques. Et mademoiselle Vey est ma collaboratrice directe depuis ce matin.
Nora le fixa. Mensonge.
Élias posa un badge neuf sur la table : « Nora Vey — cellule conformité spéciale ».
— Une promotion antidatée ? ironisa l’inspecteur.
— Une erreur administrative corrigée, répondit Élias. Cela arrive souvent dans une entreprise dirigée par des gens qui confondent ordre et impunité.
Derrière la vitre, le visage de Damien Soler se ferma.
Nora comprit alors deux choses : Élias venait de la sauver, et il venait aussi de la mettre au centre d’une guerre dont elle ignorait les règles.
Quand ils sortirent, il lui glissa sans la regarder :
— Ce soir, vingt-deux heures, parking -4. Si vous voulez savoir pourquoi votre mère est morte, venez seule.
Nora s’arrêta net.
Il avait dit « morte ».
Pas « disparue ».