Ils se réfugièrent dans l’ancien appartement de la mère d’Élise, au-dessus d’une librairie fermée. Adrien installa Milo sur le canapé avec une couverture, tandis que Noé surveillait la rue depuis la fenêtre.
Élise, elle, tenta d’ouvrir la clé USB. Mot de passe. Trois essais possibles.
— La photo de Lino, dit-elle. Peut-être une date ?
Noé secoua la tête.
— Ceux qui ont préparé ça savaient que je ne me souvenais plus de rien sans avoir mal.
Adrien resta près de la table, silencieux. Depuis des heures, il découvrait que son nom, qu’il croyait seulement lourd, pouvait être criminel.
Élise le regarda malgré elle. Il n’était plus l’homme brillant du treizième étage. Il était un fils au bord de la rupture.
— Vous n’êtes pas responsable des actes de votre père, dit-elle.
— Je signe ses dossiers depuis cinq ans.
— Vous signez ce qu’on vous montre.
— C’est peut-être pire.
Leur proximité devint dangereuse. Entre eux, il y avait l’épuisement, la peur, cette attirance jamais résolue et un enfant endormi qui respirait trop doucement. Adrien effleura la main d’Élise.
— Dans l’ascenseur, il y a trois semaines, je ne suis pas parti parce que je ne voulais pas de vous.
— Ce n’est pas le moment.
— Je suis parti parce que mon père m’a montré votre dossier. Il disait que si je m’approchais de vous, il détruirait votre carrière. Il savait que vous poseriez trop de questions.
Élise sentit la colère lui brûler les yeux.
— Alors il vous a dressé comme tous les autres.
— Oui. Et je crois que je viens seulement de mordre la laisse.
Avant qu’elle réponde, Milo se réveilla en criant. Il montra le dessin de la tour, puis traça une chèvre au sommet.
— La chèvre tombe pas, murmura-t-il. Elle voit tout.
Noé se figea.
— Lino disait ça. Il appelait le vieux local technique “la chèvre”, parce qu’il fallait grimper pour y accéder. De là, on voyait le ring d’entraînement et le bureau vitré.
Élise tapa « LACHEVRE » comme mot de passe. Refusé.
Adrien se pencha.
— Pas en lettres. Le local technique de la fondation portait un numéro. G-13.
Élise entra « G13 ». La clé s’ouvrit.
Une série de vidéos apparut. La première montrait Lino, dix ans plus tôt, filmant avec une petite caméra depuis un conduit au-dessus du gymnase. Dans le bureau vitré, Armand Valmont discutait avec un médecin sportif et un promoteur. Ils parlaient d’injections, de paris, de jeunes boxeurs utilisés comme vitrines. Puis Lino glissait, faisait tomber un outil. Les adultes levaient la tête.
La vidéo suivante était plus courte. On entendait l’enfant courir, puis un choc.
Élise couvrit sa bouche.
Noé détourna le regard, ravagé.
Une dernière vidéo se lança automatiquement. Une femme apparut, visage découvert cette fois. Brune, une cicatrice fine au menton. Adrien recula.
— C’est Claire, dit-il. L’ancienne assistante de mon père. Elle est morte l’an dernier.
Sur l’écran, Claire parlait vite.
« Si vous voyez ceci, c’est que je n’ai pas réussi à protéger Milo. Il n’est pas le fils de Lino, comme certains le croiront. Il est le fils d’une donneuse d’alerte que Valmont a fait interner pour la faire taire. Son identité prouve que les essais médicaux ont continué après l’affaire. Milo a été déclaré mort à la naissance. Armand veut effacer la dernière trace. Le témoin n’est pas seulement la vidéo. Le témoin, c’est l’enfant. »
Dans le silence qui suivit, on entendit des pas dans l’escalier.
Puis la voix d’Armand Valmont, douce et impeccable, derrière la porte :
— Adrien, ouvre. Tu as assez joué au héros.