Noé Ardent vivait au-dessus d’une laverie automatique, dans une chambre où les trophées servaient de cales pour une fenêtre cassée. Il avait trente-huit ans, un nez refait deux fois, des mains encore rapides et des yeux de quelqu’un qui s’était déjà condamné lui-même.
Élise et Adrien le trouvèrent en train d’entraîner des adolescents dans une salle municipale qui sentait le cuir, la poussière et la colère. Noé ne parut pas surpris de les voir. Il continua de corriger la garde d’une jeune fille avant de leur accorder un regard.
— Si c’est pour le contrat, je signe ce soir, dit-il.
Élise serra les poings.
— Vous savez ce qu’il contient ?
— Je sais compter. Il y a beaucoup de zéros.
— Et la vérité ?
Noé eut un rire bref.
— La vérité ne paie pas les loyers des gamins que j’entraîne.
Adrien s’avança.
— Vous n’avez jamais accepté l’argent de mon père. Pourquoi maintenant ?
À l’évocation de Valmont père, le regard de Noé se durcit.
— Parce qu’on m’a laissé un enfant devant ma porte.
Élise crut avoir mal entendu.
Noé les conduisit dans une pièce arrière. Sur une chaise trop grande, un petit garçon dessinait des animaux fantastiques avec des cornes de chèvre et des ailes d’oiseau. Il avait six ans, peut-être sept. Des cheveux noirs, une joue éraflée, et autour du cou un pendentif en forme de gant de boxe.
— Il s’appelle Milo, dit Noé. Il ne parle presque pas. Il portait une enveloppe avec mon nom. Dedans, il y avait un acte de naissance partiellement brûlé et une photo de Lino.
Le nom de l’enfant mort tomba entre eux comme un verre brisé.
Élise s’accroupit près de Milo.
— Bonjour. Je m’appelle Élise.
Milo leva les yeux vers elle. Puis il dessina une tour avec treize fenêtres noires.
Adrien pâlit.
— Qui l’a amené chez vous ?
Noé sortit une clé USB de sa poche.
— Une femme. Je ne l’ai vue que sur la caméra de la laverie. Capuche, lunettes. Elle a laissé ça aussi.
Élise reconnut le format. La vidéo reçue venait probablement du même dossier.
Noé planta son regard dans le sien.
— Lino n’est pas mort dans un accident. Il a vu quelque chose. Et moi, j’étais trop jeune, trop ambitieux, trop lâche pour comprendre. J’ai signé ma première version du silence sans même signer un papier : j’ai fermé ma gueule.
Adrien encaissa la phrase comme un coup.
— Mon père a-t-il tué cet enfant ?
Noé ne répondit pas.
La porte de la salle claqua soudain. Deux hommes en blouson noir entrèrent, prétendant chercher le bureau des inscriptions. Leurs yeux ne cherchaient ni bureau ni inscription. Ils cherchaient Milo.
Noé poussa le petit derrière lui. Élise recula, mais Adrien lui saisit la main.
— Sortie de secours, souffla-t-il.
Le premier homme sortit un taser.
Noé sourit sans joie.
— Ça faisait longtemps qu’on ne m’avait pas proposé un vrai combat.
Il esquiva, frappa, envoya l’homme contre les casiers. Le second se rua vers Milo, mais Élise lui lança une chaise dans les jambes. Adrien récupéra l’enfant et courut vers l’arrière.
Dans la ruelle, sous la pluie, Milo parla pour la première fois.
— La dame a dit que le monsieur au sourire blanc allait revenir.
Élise sentit un froid lui traverser la nuque. Dans toute la ville, un seul homme était célèbre pour son sourire parfait affiché sur des panneaux géants : Armand Valmont, père d’Adrien, président de la fondation.