Quand Élise Marceau entra au treizième étage de la tour Valmont, elle comprit que quelque chose clochait avant même de voir le dossier posé sur son bureau. Les stores étaient baissés, la machine à café ne grondait plus, et les assistantes chuchotaient comme dans un couloir d’hôpital.
À trente-deux ans, Élise était juriste interne chez Valmont Événements, une société qui organisait des galas sportifs, des ventes caritatives et des cérémonies où les riches achetaient leur bonne conscience au prix d’une table ronde. Elle connaissait les contrats piégés, les clauses venimeuses, les sourires qui coûtaient plus cher que des aveux.
Mais le dossier gris, lui, ne portait aucun logo.
Une seule phrase était écrite sur la chemise : « Accord de silence — signature avant midi. »
Élise l’ouvrit. À l’intérieur, elle trouva le nom de Noé Ardent, ancien champion de boxe, star nationale tombée en disgrâce après un combat truqué qui avait ruiné sa carrière. Valmont devait organiser son retour officiel dans une salle privée, devant investisseurs et caméras. Le contrat de silence concernait un accident survenu dix ans plus tôt, dans un centre d’entraînement financé par Valmont.
Un accident qui avait fait une victime : Lino, neuf ans.
Élise relut trois fois la clause principale. Noé Ardent s’engageait à ne jamais évoquer publiquement la mort de l’enfant, ni le rôle éventuel de la fondation Valmont. En échange, il recevrait une somme indécente et le droit de remonter sur un ring.
— Vous avez l’air d’avoir avalé un code pénal, lança une voix derrière elle.
Élise se retourna. Adrien Valmont, directeur général adjoint, venait d’entrer sans frapper. Costume sombre, regard calme, cheveux légèrement en désordre comme s’il sortait d’une tempête qu’il avait lui-même provoquée. Tout le monde au bureau le trouvait brillant. Élise, elle, le trouvait dangereux, surtout depuis cette soirée où ils avaient failli s’embrasser dans l’ascenseur avant qu’il ne disparaisse pendant trois semaines.
— C’est illégal, dit-elle en tapotant le dossier.
— C’est confidentiel.
— Ce n’est pas la même chose.
Adrien ferma la porte.
— Mon père veut que ce contrat soit signé. Le conseil d’administration aussi.
— Et vous ?
Il ne répondit pas tout de suite. Son silence disait qu’il n’était pas seulement le fils d’un empire, mais aussi son prisonnier.
— Moi, je veux savoir pourquoi Noé Ardent refuse l’argent depuis dix ans et accepte aujourd’hui, murmura-t-il.
Élise sentit son irritation vaciller. Adrien n’était pas venu pour l’intimider. Il cherchait une faille.
Avant qu’elle puisse répondre, son téléphone vibra. Numéro inconnu. Un message vidéo apparut, accompagné de sept mots : « Si je disparais, donnez ça à Noé. »
Sur l’image tremblante, on voyait un couloir de gymnase, des cris étouffés, puis le visage d’un homme plus jeune : Noé Ardent, couvert de sueur, tenant dans ses bras un enfant inconscient. Derrière lui, une voix ordonnait : « Pas d’ambulance. Pas de police. Valmont règlera ça. »
Élise leva les yeux vers Adrien.
— Qui vous a envoyé ça ? demanda-t-il.
Elle voulut répondre, mais une alarme incendie hurla dans tout l’étage.
Et quand ils sortirent du bureau, le dossier gris avait disparu.