Le lendemain, tous les écrans de NovaLait diffusaient un communiqué : « Tentative de vol industriel déjouée. Deux employés soupçonnés de sabotage. » Le visage d’Inès apparut sur les chaînes d’information à côté de celui de Jonas. Elle découvrit en direct qu’elle était devenue criminelle avant même d’avoir pu être témoin.
Elle se réfugia chez sa meilleure amie, Salomé, avocate commise d’office devenue spécialiste des causes impossibles. Salomé avait trois enfants, deux ex-maris et une façon de boire son café comme si elle voulait intimider la tasse.
— Tu sais ce qui est le plus dangereux dans ton histoire ? dit-elle après avoir lu les fichiers. — Les essais sur des enfants ? — Non. Le fait que les preuves soient presque trop parfaites. Ils vont dire que vous les avez fabriquées.
Jonas, libéré après une garde à vue étonnamment courte, arriva à l’aube. Son arcade était ouverte, sa chemise tachée de sang séché. Inès eut envie de le toucher, puis se détesta d’avoir cette envie au milieu d’une catastrophe.
— Mila a disparu, dit-il.
Le silence qui suivit fut plus violent que tous les coups. NovaLait affirmait que l’enfant n’existait pas dans ses registres. Aucun acte d’admission, aucune caméra exploitable, aucun dossier scolaire récent. Comme si Mila n’avait été qu’une rumeur avec une peluche.
Inès s’effondra presque. Jonas la rattrapa. Leur proximité n’avait rien de romantique et pourtant tout y ressemblait : la respiration retenue, la main qui reste une seconde de trop, la certitude terrible que l’autre devient nécessaire.
— Je ne suis pas faite pour ça, souffla-t-elle. — Personne n’est fait pour protéger un enfant contre une entreprise. — Et toi ? — Moi, j’ai déjà perdu ma sœur parce que j’ai cru qu’attendre le bon moment était une stratégie.
Salomé les interrompit :
— Le procès de NovaLait contre vous est dans six jours. Ils veulent une condamnation rapide pour décrédibiliser toute dénonciation. On va transformer leur procès en tribunal contre eux.
Mais pour cela, il fallait Mila. La seule témoin directe. La petite fille qui avait vu l’endroit où les données originales avaient été déplacées après la mort de sa mère.
Inès étudia les dernières paroles de Zoé, les plans, les paiements. Une ligne attira son attention : « Programme Sans Berceau ». Elle comprit que NovaLait avait recruté des enfants non pas dans des orphelinats officiels, mais via des familles sous pression, des parents payés pour signer des contrats incompréhensibles, parfois des enfants sans statut clair. « Avec ou sans enfants », disait une ancienne campagne interne sur la flexibilité des employés. Un slogan cynique pour promettre des horaires adaptés. En réalité, les enfants étaient devenus une variable comptable.
La piste mena Jonas et Inès à une ancienne piscine municipale reconvertie en centre de stockage biologique. La nuit, ils s’y introduisirent par les vestiaires abandonnés. Au fond du bassin vide, des caisses thermiques bourdonnaient.
Puis une voix minuscule résonna depuis l’ancien local des maîtres-nageurs :
— Tonton Jonas ?
Mila était là, cachée avec sa peluche, gardée par un vieil agent d’entretien qui avait travaillé autrefois avec Zoé. Mais l’enfant refusa de partir.
— Si je viens, ils vont dire que je mens. — Alors on les forcera à écouter, dit Inès. — Les grands n’écoutent pas les enfants. Ils écoutent seulement quand les enfants se taisent pour toujours.
Inès n’eut pas de réponse. Elle s’agenouilla devant Mila.
— Moi, je t’écoute. Pas parce que tu es utile. Parce que tu es là.
Mila la fixa longtemps. Puis elle sortit de sa peluche un petit bracelet médical.
— Maman disait que la vérité a besoin de deux cachettes. La première pour qu’on la trouve. La deuxième pour qu’on survive.
À l’intérieur du bracelet se trouvait un code d’accès. Pas aux fichiers de NovaLait. Au serveur personnel d’Armand Sorel.