Jonas retrouva Inès dans le parking souterrain, près de sa vieille voiture. La pluie martelait les grilles au-dessus d’eux. Il n’avait plus l’air d’un cadre modèle. Il avait l’air d’un homme en fuite depuis longtemps.
— Donnez-moi la clé, dit-il. — Vous travaillez pour eux ? — Je travaille ici pour empêcher pire. — C’est ce que disent tous les complices avec une belle voix.
Il inspira lentement, comme avant un round.
— Mila est ma nièce.
Le mot tomba entre eux avec plus de poids qu’un aveu. Jonas expliqua par fragments. Sa sœur, Zoé, chercheuse chez NovaLait, avait dénoncé un protocole clandestin : des enfants issus de familles précaires testaient des compléments censés réduire les allergies, mais certains développaient des troubles neurologiques. Peu après, Zoé était morte dans un accident de voiture classé sans suite. Mila avait survécu et était devenue témoin gênant. Jonas avait accepté un poste dans l’entreprise pour la retrouver, la protéger et rassembler des preuves.
— Pourquoi ne pas aller à la police ? demanda Inès. — Parce que le juge d’instruction qui avait le dossier d’origine siège maintenant au conseil éthique de NovaLait.
Inès sentit le sol se dérober. Elle avait grandi dans une famille où l’on croyait aux tampons officiels, aux signatures, aux procédures. Elle était devenue auditrice pour ça : parce que les chiffres, eux, ne mentent pas. Mais les chiffres pouvaient être enterrés.
Elle brancha la clé USB sur un ordinateur hors réseau. Des vidéos s’ouvrirent : chambres blanches, enfants silencieux, bracelets colorés. Puis une séquence montrait Zoé Merel face caméra.
« Si vous voyez ceci, c’est que le comité a choisi le profit. Le produit L-7 n’est pas stable. Ils veulent lancer la gamme avant le procès européen. Mila a vu le transfert des dossiers. Elle sait où sont les originaux. »
La vidéo se coupa sur un bruit de porte forcée.
Inès regarda Jonas. Entre eux, quelque chose venait de naître, pas une romance douce de bureau, pas une attirance confortable entre deux cafés et des réunions trop longues. C’était une alliance brûlante, dangereuse, nourrie par la peur et l’urgence.
— Où sont les originaux ? — Mila ne parle qu’en énigmes depuis l’accident, répondit Jonas. Elle dit toujours : « Là où les chèvres regardent les étoiles. »
Inès repensa aux fermes verticales de NovaLait, installées sur les toits. Des capteurs simulaient la lumière lunaire pour améliorer le cycle biologique des animaux.
— Les étoiles, murmura-t-elle. Ce n’est pas un poème. C’est une adresse.
Ils montèrent sur le toit à deux heures du matin. Dans la serre, les chèvres dormaient sous une lumière bleutée. Au fond, une bête blanche, plus vieille que les autres, portait une clochette rouge. Jonas l’appela doucement :
— Amande.
La chèvre s’approcha. Dans sa clochette, Inès trouva une microcarte scotchée sous le métal. Mais au moment où elle la retirait, des projecteurs s’allumèrent. Armand Sorel entra dans la serre avec deux agents de sécurité.
— Touchant, dit-il. Le boxeur déchu, la comptable héroïque et la chèvre archiviste. On pourrait presque en faire une publicité.
Jonas serra les poings. Inès sentit qu’il pouvait les abattre tous. Mais Mila avait parlé d’un homme qui frappait avant d’écouter. Jonas, lui, avait passé des années à devenir l’inverse.
Il leva les mains.
— Inès, cours.
Elle courut, la microcarte dans la bouche, tandis que derrière elle éclatait le bruit sourd d’un corps contre une table métallique.