Quand Inès Valmont reçut son nouveau badge magnétique, il était écrit en lettres bleues : AUDIT INTERNE — ACCÈS TOTAL. À vingt-neuf ans, elle venait d’être engagée par NovaLait, une multinationale agro-tech qui promettait de nourrir les villes grâce à des fermes verticales, du lait de synthèse et des protéines de chèvre cultivées en laboratoire. Sur les affiches du hall, des enfants souriaient sous une pluie de confettis verts. Le slogan disait : « Demain aura bon goût. »
Inès, elle, trouvait que demain sentait déjà le mensonge.
Son premier matin, on lui confia un dossier scellé : vérifier les comptes d’une filiale appelée Luciola, officiellement consacrée à la recherche sur les allergies infantiles. Elle n’eut pas le temps de poser une question. Son supérieur, Armand Sorel, lui glissa :
— Ici, on ne cherche pas des coupables. On protège une vision.
Dans l’ascenseur panoramique, Inès croisa Jonas Merel, directeur des opérations terrain. Chemise roulée aux avant-bras, cicatrice au sourcil, calme d’homme qui avait appris à encaisser. Tout le monde savait qu’il avait été champion régional de boxe avant de disparaître après un combat perdu dans des circonstances étranges. À NovaLait, on le surnommait « le Bélier », parce qu’il dirigeait les unités d’élevage urbain où des chèvres miniatures servaient de base génétique aux nouveaux produits.
— Vous êtes la nouvelle auditrice, dit-il. — Et vous êtes celui qui empêche les ascenseurs de respirer ?
Il sourit. Pas un sourire de séducteur. Plutôt celui de quelqu’un qui reconnaît une personne dangereuse.
À midi, Inès découvrit que son badge « accès total » refusait d’ouvrir le niveau -3. Sur le plan de l’immeuble, ce niveau n’existait pas. Pourtant, en consultant les dépenses de Luciola, elle trouva des factures pour des lits d’enfants, des caméras de surveillance et des compléments alimentaires livrés de nuit.
Le soir, alors qu’elle pensait être seule, une silhouette sortit de l’ombre près de l’escalier de service. Une petite fille d’environ huit ans, cheveux courts, manteau trop grand, tenait contre elle une peluche de chèvre à l’œil décousu.
— Vous êtes la dame qui compte les mensonges ? demanda l’enfant.
Inès s’accroupit, le cœur serré.
— Comment tu t’appelles ? — Mila. Si je vous le dis, ils vont savoir que j’ai parlé.
Avant qu’Inès puisse répondre, l’alarme incendie se déclencha. Les lumières passèrent au rouge. Dans le couloir, Jonas apparut, le visage dur.
— Inès, ne bougez pas.
Mais Mila avait déjà glissé quelque chose dans la main de l’auditrice : une clé USB en forme de luciole.
Puis elle disparut par une porte que le badge d’Inès n’aurait jamais dû pouvoir ouvrir.