Le lendemain, la plateforme annonça la diffusion anticipée du premier épisode du documentaire. Dans le teaser, un ancien arbitre, visage flouté, déclarait : « J’ai changé ma déposition. On m’a demandé de le faire. »
Le cours d’Alcyon chuta avant midi.
Le PDG convoqua Inès et Adrien dans une salle sans fenêtre.
— Trouvez-moi une stratégie qui ne commence pas par “attendre la justice”, gronda-t-il. Les sponsors paniquent. Si Malik tombe, nous coupons le contrat et nous accusons son camp de nous avoir trompés.
— Ce serait une faute, répondit Inès.
— Ce serait une survie.
Adrien, jusque-là silencieux, posa un dossier sur la table.
— Le témoin flouté s’appelle Édouard Lemaire. Ancien arbitre, disparu des circuits depuis trois ans. Il vit sous un autre nom à Namur.
Inès se tourna vers lui.
— Comment le savez-vous ?
Personne ne parla.
Le PDG plissa les yeux.
— Monsieur Morel, y a-t-il quelque chose que nous devrions savoir ?
Adrien soutint le regard d’Inès plutôt que celui de son patron.
— Édouard Lemaire est mon oncle.
La phrase fendit la pièce.
Inès sentit son estomac se nouer. Le couteau dans la manche venait d’apparaître, brillant et familial.
Dans le couloir, elle explosa.
— Vous travaillez sur un dossier impliquant votre oncle sans le déclarer ?
— Je ne l’ai pas vu depuis quinze ans.
— Mais vous saviez qui il était.
— Je l’ai compris hier soir, après le teaser.
— Et votre appel de “personne” ?
Adrien baissa la voix.
— Ma mère. Elle m’a supplié de ne pas chercher Édouard. Elle dit qu’il a déjà assez perdu.
Inès aurait voulu le gifler ou le croire. Le problème avec Adrien, c’était que même ses mensonges semblaient avoir une blessure au centre.
Ils partirent ensemble pour Namur sans prévenir le PDG. L’adresse menait à un immeuble modeste, face à une école primaire. Édouard Lemaire ouvrit après la troisième sonnerie. Il était plus jeune que sa voix dans le documentaire, plus vieux que ses photos d’archives. En voyant Adrien, il recula comme devant un fantôme.
— Tu as les yeux de ta mère.
— Et vous, dit Adrien, vous avez peut-être détruit la vie d’un homme.
Édouard les fit entrer. Sur la table, il y avait des médicaments, des factures impayées et un dessin d’enfant représentant un ring entouré d’étoiles.
— Je n’ai jamais été payé par Malik, dit-il. C’est l’inverse.
Inès se pencha.
— Expliquez.
— Le soir du combat, j’ai signalé une irrégularité : l’adversaire de Malik portait des bandes durcies illégalement. La fédération voulait étouffer l’affaire. Trop d’argent, trop de noms. On m’a demandé de modifier mon rapport pour faire croire que j’avais exagéré. Malik a refusé qu’on l’utilise. Il voulait parler.
— Alors pourquoi l’accuser aujourd’hui ?
Édouard regarda la fenêtre. Des enfants sortaient de l’école en criant.
— Parce que quelqu’un a menacé de révéler que ma fille n’était pas morte dans un accident comme je l’ai déclaré.
Adrien blêmit.
— De quoi parlez-vous ?
L’ancien arbitre posa une clé USB sur la table.
— Elle enquêtait sur les paris clandestins liés aux combats. Elle a disparu après avoir enregistré une conversation. J’ai menti pour protéger sa petite. Si la vérité sort, on me retire la garde.
Inès pensa à Nino. Aux enfants que personne ne voulait vraiment voir sauf lorsqu’ils servaient à juger les adultes.
Elle prit la clé.
— Qui vous menace ?
Édouard répondit :
— Quelqu’un chez Alcyon.
Au même instant, le téléphone d’Inès vibra. Un message du PDG : « Revenez immédiatement. Et ne faites pas confiance à Morel. »