Le club de Malik Sorel se trouvait sous une ligne de métro, entre un garage et une boulangerie qui sentait le sucre brûlé. L’ancien champion y entraînait des adolescents cabossés par des vies trop rapides. Son épaule droite pendait légèrement, mais ses yeux avaient gardé le rythme du ring : toujours en mouvement, toujours à calculer la distance.
— Je n’ai soudoyé personne, dit-il avant même qu’Inès ne pose la première question.
Adrien, assis au fond de la salle, observait les jeunes frapper les sacs.
— On ne vous accuse pas seulement d’avoir payé un arbitre, précisa Inès. On vous accuse d’avoir construit votre retour sur un mensonge.
Malik éclata d’un rire sec.
— Mon retour ? Je suis déjà revenu de pire. D’un père qui me frappait avant mes adversaires. D’une presse qui m’appelait “la bête” quand je gagnais et “le sauvage” quand je perdais. Mais ce qu’ils veulent maintenant, ce n’est pas ma vérité. C’est une fin propre à vendre en épisodes.
Inès reconnut dans sa voix quelque chose qu’elle connaissait : la fatigue d’être réduit à une étiquette.
Un garçon d’environ neuf ans entra alors dans la salle, tenant un sac d’école contre lui comme un bouclier.
— Nino, va dans le bureau, dit Malik doucement.
L’enfant obéit, mais pas avant d’avoir lancé à Inès un regard méfiant.
Adrien nota le prénom.
— Votre fils ?
Le visage de Malik se ferma.
— Non. Le fils de ma sœur. Elle est morte l’année dernière. Je m’en occupe jusqu’à ce que les services sociaux décident si un boxeur raté peut être une famille.
Le silence tomba avec plus de poids qu’un uppercut.
Inès, qui passait sa vie à se défendre contre l’idée qu’une femme devait naturellement vouloir des enfants, sentit l’ironie la mordre : elle était venue sauver un contrat, et voilà qu’un enfant devenait l’enjeu moral du dossier.
Sur le chemin du retour, Adrien conduisit sans parler. La pluie striait le pare-brise.
— Vous pensez qu’il ment ? demanda-t-il enfin.
— Je pense que tout le monde ment sur une partie de l’histoire. C’est la seule constante.
— Même vous ?
Elle tourna la tête vers lui.
— Surtout moi. Je mens quand je prétends que les remarques sur ma vie privée ne m’atteignent pas. Je mens quand je dis que je n’ai besoin de personne. Et vous ?
Ses doigts se crispèrent sur le volant.
— Moi, je mens quand je dis que je suis revenu en France pour ce poste.
Le feu passa au rouge. Ni l’un ni l’autre ne bougea.
— Pourquoi êtes-vous revenu ?
Adrien inspira, mais son téléphone sonna avant qu’il réponde. Il lut l’écran, pâlit, puis coupa l’appel.
— C’était qui ? demanda Inès.
— Personne.
Elle regarda la pluie avaler les phares.
Un homme qui appelle “personne” avec ce visage-là, pensa-t-elle, est soit un danger, soit une victime.
Parfois les deux.