À la tour Miravel, les ascenseurs montaient plus vite que les carrières et descendaient moins brutalement que les réputations. Inès Vallon y travaillait comme juriste interne pour Alcyon Sports, une société qui gérait l’image de champions, d’arbitres et de fédérations. À trente-quatre ans, elle connaissait les clauses de confidentialité mieux que les anniversaires de ses cousins, et assumait avec un calme presque agressif son choix de ne pas avoir d’enfant.
Ce détail, pourtant, fascinait tout le monde.
À la machine à café, on lui disait : « Tu changeras d’avis. » En réunion, quand un homme quittait à dix-sept heures pour récupérer sa fille, on trouvait cela touchant ; quand Inès refusait un dîner tardif pour aller boxer dans un club de quartier, on la disait froide. Elle avait appris à sourire comme on ferme une porte.
Ce lundi-là, la porte s’ouvrit sur Adrien Morel.
Nouveau directeur de la communication de crise, costume bleu nuit, regard trop tranquille pour être honnête. Il arrivait de Londres, précédé d’une réputation de magicien : il transformait les scandales en malentendus et les malentendus en opportunités. Dès la première réunion, il contredit Inès devant le comité exécutif.
— Si nous publions ce communiqué, dit-elle, nous reconnaissons implicitement que l’enquête est fondée.
— Si nous ne publions rien, répondit Adrien, nous laissons Internet écrire notre aveu à notre place.
Le dossier posé entre eux portait le nom de Malik Sorel, ancien champion européen de boxe, légende populaire tombée depuis deux ans dans l’ombre après une blessure à l’épaule. On l’accusait désormais d’avoir influencé le témoignage d’un arbitre lors d’un vieux combat, ce qui aurait permis d’annuler une sanction disciplinaire. Une plateforme documentaire préparait une série explosive : « Le Verdict Sorel ».
Pour Alcyon Sports, qui venait de signer un contrat de relance avec Malik, c’était une bombe.
Pour Inès, c’était pire : un dossier impossible, un nouveau collègue séduisant et irritant, et un conseil d’administration prêt à sacrifier n’importe qui pour sauver son cours de bourse.
À la fin de la réunion, Adrien la suivit dans le couloir vitré.
— Vous détestez perdre, remarqua-t-il.
— Je déteste surtout qu’on confonde vitesse et stratégie.
— Alors prouvons que nous sommes du même camp.
Inès s’arrêta. Derrière lui, la ville brillait sous la pluie.
— Dans mon métier, monsieur Morel, ceux qui insistent pour dire qu’ils sont du même camp cachent souvent un couteau dans la manche.
Il sourit à peine.
— Et dans le mien, ceux qui voient des couteaux partout finissent parfois par ne plus reconnaître une main tendue.
Ce fut à cet instant précis que son téléphone vibra. Un message anonyme, sans signature : « Le témoin n’a jamais menti. Cherchez qui l’a payé pour se taire. »
Inès leva les yeux. Adrien ne souriait plus.