Le lendemain, Victor Helix réunit l’équipe dans la grande salle de conférence. Sur l’écran, le visage de Solène apparaissait dans un montage d’articles accusateurs.
— Nous ne gagnons pas un procès, déclara Victor. Nous gagnons une perception. Le public veut une coupable belle, forte, tombée de son piédestal. Donnons-la-lui.
Inès sentit la bile lui monter à la gorge.
— Et si elle n’est pas coupable ?
Le silence fut immédiat. Une collègue cessa même de taper sur son clavier.
Victor tourna lentement la tête.
— Pardon ?
— Notre rôle n’est pas de fabriquer une vérité médiatique.
— Notre rôle est de servir le client.
— Pas de détruire un enfant pour protéger un sponsor.
Le sourire de Victor disparut. Pendant une seconde, le masque tomba, révélant un homme plus vieux, plus dur, presque affamé.
— Faites attention, Inès. L’intégrité est une belle robe, mais elle se déchire vite quand on n’a plus de salaire.
Après la réunion, on lui retira l’accès au serveur. Puis son badge refusa d’ouvrir son étage. Enfin, une rumeur commença à circuler : Inès aurait transmis des pièces à la presse pour se venger d’une promotion refusée.
En trois heures, sa réputation fut mise à terre.
Mathis l’attendait dans le parking.
— J’ai une copie partielle des archives du gala, dit-il. Mais il manque la vidéo de la loge médicale.
— Et tu crois qu’elle existe ?
— J’en suis sûr. Mon frère y était.
Inès s’immobilisa.
— Ton frère ?
Mathis inspira longuement.
— C’était l’assistant médical accusé d’avoir mal dosé le traitement de Lina. Il a perdu son emploi, sa compagne, la garde de sa fille. Trois mois plus tard, il s’est jeté dans le canal. Avant de mourir, il m’a laissé un message : « Ce n’était pas une erreur. Cherche la bague noire. »
La colère d’Inès se transforma en quelque chose de plus vaste. Le dossier n’était plus une affaire professionnelle, ni même morale. C’était une machine qui broyait les faibles et décorait les puissants.
— Si on trouve la vidéo, dit-elle, on tombe avec eux.
— Probablement.
— Tu sais que je n’ai jamais été très douée pour tomber discrètement ?
Pour la première fois depuis des jours, Mathis rit. Un rire court, fragile. Puis il la regarda comme on regarde une porte qu’on n’ose pas ouvrir.
— Inès, il y a autre chose. Victor va demander la garde provisoire de Noé à un juge ami. Il dira que Solène met son fils en danger en l’exposant.
— Quand ?
— Demain matin.
Inès ferma les yeux. La question qui hantait les adultes de son entourage revint : avec ou sans enfants ? Comme si les enfants étaient un choix abstrait, un accessoire de vie. Noé, lui, était un petit garçon qui dessinait pour ne pas crier.
— On va le protéger, dit-elle.
— Comment ?
Inès rouvrit les yeux.
— En arrêtant de jouer selon leurs règles.
Cette nuit-là, ils entrèrent dans l’ancien centre sportif où le gala avait eu lieu. Mathis connaissait le gardien. Inès connaissait les contrats de maintenance, donc les angles morts des caméras.
Dans la salle d’archives, ils trouvèrent des boîtes humides, des affiches, des factures. Puis un disque dur caché dans une trappe sous le pupitre de régie.
Au moment où Mathis le branchait à son ordinateur, la lumière s’alluma.
Victor Helix se tenait à l’entrée, accompagné de deux hommes.
À son pouce brillait une bague noire.
— Je suis déçu, dit-il. Sincèrement. Je vous croyais plus intelligents.