Noé Varga n’avait rien d’un témoin. Il était petit, silencieux, avec des baskets rouges trop grandes et un carnet de dessins serré contre lui. Inès le rencontra dans une salle neutre du palais de justice, sous le regard épuisé de sa mère.
Solène Varga ne ressemblait pas à une fraudeuse. Elle ressemblait à une femme qui n’avait pas dormi depuis un mois. Ses mains, célèbres pour avoir soulevé des ceintures, tremblaient autour d’un gobelet de café.
— Mon fils ne témoignera pas, dit-elle. Il a déjà assez perdu.
— Votre refus peut être interprété contre vous, répondit Inès, professionnelle.
Solène eut un rire bref, sans joie.
— Tout est interprété contre moi. Mon silence, ma fatigue, mes cicatrices, même le fait d’être mère. Si je me bats, je suis violente. Si je protège mon enfant, je suis coupable.
Ces mots frappèrent Inès plus fort qu’elle ne l’aurait voulu.
Elle-même avait grandi avec une mère qui lui répétait : « Choisis tôt : carrière ou famille. Les femmes qui veulent les deux finissent par s’excuser d’exister. » Inès avait choisi la carrière, non par conviction, mais pour ne jamais avoir à demander pardon.
Mathis, assis à côté d’elle, posa doucement une feuille devant Noé.
— Tu dessines souvent les salles d’entraînement ? demanda-t-il.
Noé hocha la tête.
— Et le soir du gala ?
Solène se raidit.
— Ne le manipulez pas.
— Je ne manipule pas les enfants, madame Varga. Je sais ce que ça laisse comme traces.
La phrase tomba dans la pièce comme un objet cassé. Inès tourna la tête vers Mathis. Il avait pâli.
Noé ouvrit son carnet. Un dessin représentait les coulisses du ring : des silhouettes, des câbles, une table de boissons, un homme portant une bague noire au pouce. Il donnait une petite fiole à un autre homme.
— Ce n’est pas maman, murmura Noé. Maman criait dans le vestiaire parce qu’elle voulait annuler le combat. Elle disait qu’il y avait quelque chose dans la gourde de Lina.
Lina : l’adversaire de Solène, blessée au troisième round, celle dont l’effondrement avait déclenché le scandale.
Inès sentit son dossier mental se renverser. Le sponsor affirmait que Solène avait acheté le silence de Lina. Noé venait d’indiquer l’existence d’un sabotage.
— L’homme à la bague, tu l’as revu ? demanda Mathis.
Noé leva les yeux vers la vitre sans tain.
— Oui.
Inès suivit son regard. De l’autre côté, derrière le reflet, quelqu’un observait peut-être.
— Où ?
Noé serra son carnet contre lui.
— Dans votre bureau. Sur une photo avec le monsieur qui sourit tout le temps.
Victor Helix.
Le nom ne fut pas prononcé. Il n’en eut pas besoin.
En quittant le palais, Inès marcha vite, comme si elle pouvait distancer ce qu’elle venait d’apprendre. Mathis la rattrapa sous la pluie.
— Tu comprends maintenant pourquoi je t’ai prévenue ?
— Tu savais que Victor était impliqué ?
— Je soupçonnais.
— Et tu as quand même rejoint son cabinet ?
Mathis baissa les yeux.
— Parce que je cherchais une preuve depuis deux ans.
Inès aurait dû poser mille questions. Elle ne posa que la plus dangereuse :
— Pourquoi moi ?
La pluie brillait sur le visage de Mathis.
— Parce que tout le monde ici vend quelque chose. Toi, tu fais semblant d’être froide pour ne pas être achetée.
Inès voulut répondre. Son téléphone vibra.
Un message anonyme venait d’arriver : « Si le garçon parle, sa mère retournera sur le ring dans un cercueil. »