À vingt-neuf ans, Inès Marceau connaissait mieux les clauses de confidentialité que les battements de son propre cœur. Dans les bureaux vitrés de la société Helix & Venn, au vingt-deuxième étage d’une tour bruxelloise, elle corrigeait les contrats comme on désamorce des bombes : sans trembler, sans respirer trop fort.
Ce lundi-là, on lui confia le dossier bleu.
La couverture ne portait qu’un nom : Solène Varga. Ancienne championne européenne de boxe, icône des affiches publicitaires, modèle pour les adolescentes, puis soudainement accusée d’avoir truqué un combat caritatif ayant provoqué la faillite d’un fonds destiné aux enfants malades. Les médias l’appelaient déjà « la reine aux poings sales ».
Helix & Venn représentait le principal sponsor du gala, une multinationale qui jurait avoir été trompée. Inès devait préparer l’attaque juridique.
— Tu as l’air de lire ton propre testament, lança une voix derrière elle.
Mathis Durel venait d’arriver au cabinet depuis trois semaines. Trop calme pour être honnête, trop élégant pour être inoffensif. Il avait déjà gagné deux arbitrages internes, volé un client à un associé et réussi l’exploit d’être invité à déjeuner par le directeur général.
Inès le détestait officiellement.
Officieusement, elle se souvenait trop bien de la chaleur de sa main lorsqu’il lui avait rattrapé le bras dans l’ascenseur en panne vendredi soir.
— Tu es sur le dossier Varga ? demanda-t-il.
— Non, je lis un menu de restaurant. Ça se voit, non ?
Il sourit. Pas assez pour se moquer. Juste assez pour la désarmer.
— Fais attention. Ce dossier a déjà mangé deux carrières.
— Merci pour la superstition. Tu veux aussi me vendre une amulette ?
Mathis posa un document sur son bureau. Une liste de témoins.
— Je veux te vendre la vérité. Ou au moins t’éviter de signer un mensonge.
Inès baissa les yeux. Dans la liste, un nom était entouré au crayon : Noé Varga, dix ans, fils de Solène. À côté, une note manuscrite : « a vu l’échange avant le combat ».
Le ventre d’Inès se serra. Un enfant témoin, dans une affaire qui opposait des adultes trop puissants pour reculer.
— Qui a écrit ça ?
Mathis ne répondit pas tout de suite.
— Moi.
La porte du bureau s’ouvrit brusquement. Victor Helix, fondateur du cabinet, entra avec son sourire de couteau poli.
— Marceau, Durel. Parfait. Vous travaillerez ensemble. Et je veux une stratégie qui enterre Varga avant vendredi.
Inès leva les yeux vers Mathis. Dans son regard, elle ne lut ni ambition ni défi.
Elle lut la peur.
Et pour la première fois depuis son arrivée chez Helix & Venn, Inès se demanda si le camp qui la payait était vraiment le sien.