La police refusa d’ouvrir une enquête officielle sans preuve directe de danger. Élise, qui connaissait trop bien les procédures, comprit l’ironie cruelle : elle pouvait rédiger des rapports capables de faire tomber des directeurs, mais pas protéger une enfant d’une menace anonyme.
Adrien engagea une ancienne coéquipière, Samira Delsol, ex-championne de kick-boxing devenue agente de sécurité. Samira installa Mila chez une amie en Normandie sous prétexte de vacances improvisées. Mila protesta, réclama sa peluche, puis accepta en échange d’un carnet neuf où dessiner « toutes les chèvres héroïques de France ».
Élise la serra trop fort avant de la laisser partir.
« Tu reviens vite ? » demanda Mila.
« Je viens te chercher dès que j’ai gagné mon combat. »
« Mais toi, tu ne boxes pas. »
Élise sourit tristement.
« Justement. Les miens sont plus vicieux. »
À Valmont, elle plongea dans les archives numériques. Les fichiers de la clé USB étaient vrais, mais incomplets. Il manquait le lien central : qui avait payé qui, et pour couvrir quoi ? Elle découvrit alors un accès fantôme aux serveurs, créé il y a trois ans au nom de Clara Marceau.
Sa sœur n’avait peut-être pas disparu après son enquête.
Elle avait peut-être continué depuis l’intérieur.
De son côté, Adrien retrouva Nino Karel dans une salle municipale de banlieue, où l’ancien rival entraînait des adolescents gratuitement. Nino avait pris du poids, perdu sa célébrité, mais pas son regard de chien blessé.
« Tu viens finir le travail ? » demanda Nino.
« Je viens savoir si tu as menti. »
Nino éclata de rire.
« Tout le monde a menti, Vautier. Toi aussi. Tu as dit au tribunal que tu n’avais vu personne sortir du couloir. »
Adrien se figea.
« Je n’avais vu qu’une silhouette. »
« Une femme. Brune. En manteau rouge. Elle tenait une caméra. »
Clara.
Nino affirma qu’il n’avait jamais frappé le journaliste. Il l’avait trouvé au sol, paniqué, tandis qu’une femme fuyait avec un sac. Mais son casier, sa réputation violente et sa rivalité avec Adrien avaient fait de lui le coupable idéal. Lorsqu’il avait voulu parler, son avocat lui avait conseillé d’accepter un accord. Cet avocat travaillait aujourd’hui pour Orphée Capital.
Adrien rentra avec une certitude terrible : Clara était témoin. Peut-être du vrai crime. Peut-être de quelque chose d’encore plus grave.
Élise, elle, découvrit enfin le fichier caché dans l’accès fantôme. Une vidéo cryptée. Le mot de passe était une phrase que seule Clara aurait choisie : « Mila déteste les épinards. »
La vidéo s’ouvrit.
Clara apparaissait face caméra, plus maigre, plus pâle, dans une chambre inconnue.
« Élise, si tu vois ça, c’est que je n’ai pas réussi à revenir. Je n’ai pas filmé Nino en train d’agresser un journaliste. J’ai filmé Solal Rive en train de négocier avec lui. Le journaliste menaçait de révéler un système de paris truqués autour des combats. Adrien n’était pas impliqué. Nino non plus, pas au début. Ils ont été utilisés. »
Élise porta une main à sa bouche.
Clara continua :
« Solal veut créer des héros et des monstres parce que les deux rapportent. Il a besoin qu’un faux innocent renaisse et qu’un faux coupable tombe. Le public achètera l’émotion. Les investisseurs achèteront le combat. Et personne ne cherchera les morts derrière le spectacle. »
Un bruit retentit hors champ. Clara tourna la tête.
« Si je disparais, ne cherche pas mon corps. Cherche mon témoin. Il est au treizième étage. Il porte un badge qui n’est à personne. »
La vidéo s’interrompit.
À cet instant, la porte du bureau d’Élise s’ouvrit.
Solal entra, entouré de deux agents de sécurité.
« Vous êtes très douée », dit-il. « Votre sœur l’était aussi. C’est de famille, apparemment. »
Élise referma l’ordinateur trop tard.
Solal sourit.
« Ne vous inquiétez pas. Nous n’allons pas vous faire disparaître. Aujourd’hui, c’est dépassé. Nous allons seulement vous rendre indigne d’être crue. »
Le lendemain matin, tous les médias spécialisés publièrent la même information : Élise Marceau, directrice de la conformité de Valmont Arena, aurait reçu de l’argent pour saboter la diffusion de L’Innocent du Ring et protéger Adrien Vautier, avec qui elle entretiendrait une liaison secrète.
Photos volées. Documents falsifiés. Messages inventés.
Au bas de l’article, une phrase tua le reste de son calme :
« Selon une source proche du dossier, l’enfant placée sous sa garde pourrait être entendue par les services sociaux. »