Élise raccompagna Adrien jusqu’à l’ascenseur avec un sourire impeccable et le sang glacé.
Dès qu’il disparut, elle appela l’école de Mila. Tout allait bien, lui assura-t-on. Mila dessinait des chèvres violettes en cours d’arts plastiques et refusait de manger des épinards. Une journée normale, donc. Trop normale.
Le soir, Élise rentra dans son petit appartement de Saint-Mandé, loin des vitres luxueuses de Valmont. Mila l’attendait sur le canapé, un vieux sweat trop grand sur les genoux.
« Tata, est-ce que les gens peuvent devenir gentils après avoir été méchants ? »
La question la frappa plus fort qu’une gifle.
« Pourquoi tu demandes ça ? »
Mila haussa les épaules.
« Un monsieur m’a dit que les champions ne sont pas toujours ceux qui gagnent. Parfois, c’est ceux qui avouent. »
Élise s’accroupit devant elle.
« Quel monsieur ? »
« Celui avec le sourcil cassé. Il m’a rendu Biquette. »
Biquette était la peluche préférée de Mila, une chèvre blanche aux cornes dorées, perdue le matin même devant l’école.
Adrien.
Élise sentit la colère monter. Elle coucha Mila, vérifia trois fois les serrures, puis trouva Adrien devant l’immeuble, appuyé contre sa voiture.
« Vous vous approchez encore d’elle, je vous détruis », dit-elle.
Il encaissa sans bouger.
« Elle pleurait. Je lui ai rendu sa peluche. Je ne savais pas qu’elle était… »
« Quoi ? Mon point faible ? »
« Votre famille. »
Le mot tomba entre eux avec une douceur inattendue.
Adrien sortit une enveloppe de sa poche. Pas de menace cette fois. Une copie d’un rapport médical, une déposition ancienne, et la photo d’une femme : Clara Marceau, la sœur d’Élise, disparue depuis trois ans.
« Clara m’a contacté avant de disparaître », dit Adrien. « Elle travaillait sur l’affaire Karel. Elle avait découvert que le journaliste blessé ce soir-là n’était pas victime d’une bagarre, mais d’un chantage qui a mal tourné. Elle voulait témoigner. Puis elle s’est volatilisée. »
Élise recula d’un pas.
« Pourquoi vous ne m’avez rien dit ? »
« Parce que votre sœur m’avait fait promettre de protéger l’enfant avant tout. Et parce que je ne savais pas à qui faire confiance. »
Elle eut envie de le gifler. De le croire. De fuir. Les trois à la fois.
Adrien lui expliqua que Valmont Arena était contrôlée en coulisses par un fonds d’investissement nommé Orphée Capital, dirigé par Solal Rive, producteur charismatique et philanthrope médiatique. Solal préparait la diffusion de L’Innocent du Ring comme un événement national : révélations, émotion, justice réparée. Mais selon Adrien, la série ne cherchait pas la vérité. Elle voulait réécrire le passé pour innocenter Nino Karel, racheter son image, puis organiser son retour dans un combat d’exhibition ultrarentable contre Adrien.
« Vous seriez prêt à remonter sur le ring ? » demanda Élise.
Il sourit sans joie.
« Pour sauver l’entreprise, ils croient que oui. Pour découvrir ce qui est arrivé à Clara, je ferais pire. »
Le lendemain, au bureau, les choses s’accélérèrent. Solal Rive convoqua Élise dans une salle de projection privée. Cheveux argentés, voix chaude, regard d’homme habitué à être cru.
Il lui montra des images inédites : Nino Karel en larmes, jurant son innocence, puis Adrien, dix ans plus tôt, sortant du vestiaire avec du sang sur les mains.
« Le public aime les coupables qui tombent », dit Solal. « Mais il adore encore plus les innocents qui se relèvent. Votre signature permettra de réparer une injustice. »
Élise observa l’écran.
« Et si l’injustice n’était pas celle que vous vendez ? »
Solal sourit.
« Alors vous aurez choisi le mauvais camp. Ce serait dommage. Pour vous. Pour la petite Mila. »
Cette fois, la menace n’avait même plus besoin d’être cachée.
Le soir même, Élise rejoignit Adrien dans l’ancienne salle d’entraînement de son club, fermée au public. Entre les sacs de frappe et l’odeur du cuir, ils établirent un pacte : elle chercherait les preuves dans les serveurs internes, il approcherait Nino Karel.
« Ce n’est pas une romance de bureau », prévint-elle, en le voyant la regarder trop longtemps.
Adrien s’approcha.
« Non. Dans une romance de bureau, on risque seulement son poste. »
Leurs lèvres faillirent se toucher.
Puis toutes les lumières s’éteignirent.
Sur le mur, un projecteur s’alluma tout seul. Une vidéo apparut : Mila, filmée à la sortie de l’école, tenant Biquette contre elle.
Une voix déformée murmura :
« Le verdict appartient à celui qui tient le témoin. »