Voss fit placer Lina sous la protection des services sociaux et suspendit Élise du dossier pour “conflit émotionnel”. Le mot l’humilia plus que la sanction. Émotionnel : dans sa bouche, cela voulait dire faible, manipulable, femme.
Le soir, elle retrouva Nadir sur le toit de la tour, là où il venait fumer sans allumer sa cigarette.
— Vous auriez dû partir, dit-elle.
— J’ai fait ça une fois. Le soir de mon dernier combat.
Il raconta enfin. On lui avait proposé de perdre au cinquième round. Il avait refusé. Le lendemain, son frère fut arrêté avec de la drogue dans sa voiture. Nadir céda : il tomba au cinquième. Mais l’arrangement fut révélé, et seul son nom fut sali. Son adversaire devint une icône, les promoteurs disparurent, son frère sortit libre mais ne lui parla plus jamais.
— J’ai accepté de tomber pour protéger quelqu’un. Et j’ai perdu tout le monde.
Élise baissa les yeux. Elle aussi connaissait les chutes propres, celles qu’on présente comme des choix raisonnables.
Son téléphone vibra. Un message d’un numéro inconnu : “Si vous utilisez la clé, la fillette disparaît dans le système. Si vous vous taisez, elle aura une famille d’accueil correcte.”
En pièce jointe, une photo de Lina dans un couloir administratif.
Nadir serra les poings, mais Élise lui attrapa le poignet.
— Si vous frappez quelqu’un, ils gagnent.
— Alors on fait quoi, Maître Marceau ? On plaide poliment pendant qu’ils effacent une enfant ?
Elle inspira.
— Non. On les force à parler avant l’audience.
Le plan était insensé. Le lendemain, avait lieu dans le hall de la tour un gala caritatif sponsorisé par Orphée, retransmis en direct pour redorer l’image du laboratoire. Voss devait y prononcer un discours. Élise connaissait le système audiovisuel ; Nadir connaissait les sous-sols ; Lina connaissait la chanson que sa mère lui chantait pour retenir un mot de passe.
Ils récupérèrent l’enfant grâce à une assistante sociale que Samia avait autrefois aidée. Mais lorsque Lina revint vers eux, elle ne courut pas dans les bras de Nadir. Elle s’arrêta devant Élise.
— Si ma maman est morte à cause de ce qu’elle savait, est-ce que je dois oublier pour rester vivante ?
Élise pensa à l’enfant qu’elle n’avait jamais eu, à la famille qu’elle avait repoussée, à la femme qu’elle devenait pour être respectée par des hommes comme Voss.
— Non, dit-elle. Mais tu n’auras pas à te souvenir toute seule.
Nadir la regarda comme si elle venait de gagner un combat sans lever les mains.