La vidéo fut lue dans une petite salle sans fenêtre, sur un ordinateur non connecté au réseau. Inès, Mila, Léo et Samir regardèrent l’écran dans un silence de tribunal.
L’enregistrement datait de dix-huit mois. On y voyait une salle de réunion, Delcourt debout devant un graphique rouge. Les capteurs NovaPulse présentaient des erreurs chez certains profils : fatigue extrême, traitements cardiaques, variations hormonales. Les alertes pouvaient manquer des anomalies graves.
Puis apparaissait Léo, encore consultant sportif à l’époque. Il disait : « Si ces données sortent, on décale la campagne. Je ne veux pas associer mon nom à ça. »
Inès respira, presque soulagée.
Mais Delcourt répondait : « Ton nom est déjà associé. Et si tu parles, la presse recevra le dossier de ton dernier combat. »
La vidéo grésilla. Léo s’approchait de la table, furieux. « Mon dernier combat n’a rien à voir. »
« Un adversaire hospitalisé, des paris suspects, un contrôle antidopage perdu dans les archives… Le public adore les héros jusqu’au jour où il peut les brûler. »
Léo, dans la vidéo, se taisait.
Léo, dans la salle, ne bougeait plus.
Inès arrêta la lecture. « Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? »
Il passa une main sur son visage. « Mon dernier combat a détruit un homme. Nabil Korel. On s’entraînait ensemble avant de devenir rivaux. Le soir du match, il était déjà blessé. Son équipe l’a caché, les organisateurs ont insisté, les sponsors voulaient leur spectacle. J’ai gagné. Il n’a plus jamais remarché correctement. »
« Et les paris ? »
« Faux. Mais assez crédibles pour salir tout le monde. Delcourt a racheté les images médicales par une société écran. Il m’a offert un poste, une manière de réparer mon image. J’ai cru que je pourrais surveiller de l’intérieur. Puis je me suis habitué aux couloirs, aux salaires, aux silences. »
Mila le fixa avec une dureté d’adulte. « Donc vous saviez. »
« Je savais qu’il y avait un risque. Je ne savais pas pour ta mère. »
« Ça change quoi ? »
Rien, sembla dire le silence.
Inès sentit la colère monter. Pas seulement contre lui. Contre elle-même aussi, parce qu’une partie d’elle voulait lui trouver des circonstances, alors que la vérité exigeait une lame nette.
« Demain matin, je dépose un signalement au parquet et à l’agence sanitaire », déclara-t-elle. « Avec la vidéo. »
Samir toussa. « Sauf que la clé vient de planter. »
Ils se tournèrent vers l’écran. Les fichiers se fermaient un à un. Une fenêtre d’effacement automatique apparut.
« Non… » Inès se précipita.
Trop tard. L’écran devint noir.
Mila poussa un petit cri.
Dans le couloir, l’alarme incendie se déclencha. Des pas coururent. Une voix dans les haut-parleurs ordonna l’évacuation.
Léo attrapa son téléphone. Aucun réseau.
Inès comprit alors : Delcourt n’avait pas seulement peur de la vidéo. Il avait prévu qu’elle existe, qu’elle circule, qu’elle disparaisse. Et maintenant, sans preuve, il ne resterait qu’une enfant, une juriste trop impliquée et un ancien champion au passé vulnérable.
Mila murmura : « Maman avait dit qu’il y avait une deuxième copie. »
Inès se pencha vers elle. « Où ? »
La petite hésita, puis désigna Léo.
« Dans la salle où il a gagné son dernier combat. »