L’appartement d’Adrien se trouvait au-dessus d’une salle de boxe fermée au public, dans un quartier où les boulangeries ouvraient avant les banques. À l’intérieur, rien ne brillait : des livres sur la stratégie, des gants usés, deux tasses ébréchées. Milo s’endormit sur le canapé après avoir exigé que la porte reste entrouverte.
Clémence resta debout.
— Vous vivez comme quelqu’un qui peut partir en dix minutes.
— Et vous comme quelqu’un qui n’autorise personne à entrer.
Elle croisa les bras.
— Nous ne sommes pas ici pour analyser nos intérieurs.
— Dommage. Ils parlent plus franchement que nous.
Une notification tomba sur leurs deux téléphones : une vidéo venait d’être publiée par un compte anonyme. On y voyait Clémence et Adrien sortant de la patinoire avec Milo. Le commentaire affirmait : « La juriste d’Helian et son amant enlèvent l’enfant-clé du procès. »
En dix minutes, le scandale prit feu. En vingt, le conseil d’administration exigea une déclaration. En trente, la police frappa à la porte.
Adrien ouvrit avant que Clémence ne puisse protester. Deux enquêteurs entrèrent, polis et glacés. Ils posèrent des questions sur Milo, sur leur relation, sur les preuves. Clémence répondit avec exactitude. Mais quand l’un d’eux demanda :
— Pourquoi cet enfant vous suivrait-il, si vous n’aviez aucun lien personnel ?
Milo apparut dans l’encadrement du couloir, les cheveux en bataille.
— Parce qu’ils sont ensemble, dit-il.
Le silence tomba comme un dossier trop lourd.
Adrien cligna des yeux. Clémence faillit corriger. Milo la supplia du regard : si elle niait, il redevenait un enfant seul, facile à déplacer, facile à effacer.
— Nous… collaborons étroitement, dit Clémence.
— Ce n’était pas la question, madame Arnaud.
Adrien passa un bras autour de ses épaules avec une prudence presque comique.
— Oui, dit-il. Nous sommes ensemble.
Clémence sentit la chaleur de sa main à travers son blazer et le détesta pour cela : parce qu’elle n’était pas entièrement désagréable.
Les enquêteurs repartirent sans Milo, faute de mandat immédiat. Mais le piège se referma différemment. Désormais, leur crédibilité dépendait d’une romance inventée. Le lendemain, au bureau, les regards glissèrent sur eux comme des lames. Les assistants chuchotaient, les directeurs souriaient trop, les journalistes attendaient au pied de la tour.
— Félicitations, murmura Clémence à Adrien dans l’ascenseur bondé. Vous avez transformé une obstruction potentielle en vaudeville judiciaire.
— Vous préfériez que je dise : non, cette femme rigide ne m’aime pas, mais elle cache un enfant chez moi ?
— Je ne suis pas rigide.
Il baissa les yeux vers ses chaussures parfaitement alignées.
— Évidemment.
Elle voulut répliquer, mais l’ascenseur se bloqua entre le trente-sixième et le trente-septième. Les lumières passèrent au rouge. Une voix déformée sortit du haut-parleur :
« Demain, au tribunal, Clémence Arnaud mentira. Demandez-lui pourquoi son père a vendu le premier filtre défectueux. »
Le monde de Clémence se contracta.
Son père, disparu depuis douze ans, n’était pas un fantôme familial. Il était une pièce du procès.