Élise fut convoquée à dix-huit heures dans la salle Aria, celle où l’on annonçait les licenciements collectifs avec des bouteilles d’eau minérale. Autour de la table : son supérieur, la directrice de communication, deux avocats externes et Damien Sol, fondateur d’Orphée, homme charmant dont le visage semblait conçu pour inspirer confiance aux actionnaires.
— Élise, dit Damien, nous t’apprécions. Tu as du talent. Mais tu t’attaches aux mauvaises personnes.
— Je m’attache aux contrats légaux.
— La légalité est une conversation. La réputation est une guerre.
Il fit glisser vers elle une enveloppe. À l’intérieur : des photos d’elle avec Nadir au café.
— Une relation personnelle avec un partenaire commercial pose problème. Surtout si cette relation nuit à l’entreprise.
Élise sentit ses joues chauffer. Elle n’avait pas embrassé Nadir. Elle n’avait même pas osé lui frôler la main. Pourtant les images racontaient déjà une histoire.
— Vous me menacez ?
— Je te protège d’une erreur.
Elle se leva.
— Alors protégez-moi de vous.
Elle sortit sans attendre la permission. Dans l’ascenseur, ses jambes tremblaient. Elle appela Nadir.
— Ils savent qu’on cherche Maïa.
— Où êtes-vous ?
— Dans l’ascenseur.
— Ne rentrez pas chez vous.
La voix de Nadir avait changé : calme, précise, celle d’un homme habitué à encaisser les coups mais pas à voir tomber les autres.
Ils se retrouvèrent dans la salle d’entraînement où il préparait son retour. Sac de frappe, odeur de cuir, néons fatigués. Lina dormait dans un coin sur deux manteaux, son dinosaure contre la joue.
— Je vous ai entraînée là-dedans, dit Nadir.
— Non. J’y travaillais déjà. Je refusais juste de regarder.
Il s’approcha. Pendant une seconde, tout le bruit de la ville sembla s’éloigner.
— Élise, je ne peux pas vous promettre une vie simple. J’ai une fille, des dettes, un passé qui mord.
— Je n’ai jamais su quoi faire d’une vie simple.
Leur premier baiser ne fut pas doux. Il eut le goût de la peur et de la décision. Quand ils se séparèrent, Lina ouvrit un œil.
— Beurk, dit-elle. Mais si elle reste, elle doit apprendre à faire des crêpes.
La tendresse dura moins d’une minute. Un ordinateur posé près du ring émit une notification. Élise avait lancé, avant de quitter Orphée, une extraction automatique sur les accès de l’application Nidou. Un nom venait d’apparaître : Maïa Tresson, utilisatrice inactive depuis trois ans, réactivée la veille sous une identité parentale fictive.
Adresse : Centre Horizon, résidence familiale temporaire, périphérie de Lille.
— Familles parfaites, dit Élise. C’est un refuge pour parents en séparation difficile, financé par Orphée.
Nadir prit son sac.
— On part maintenant.
— Attendez. Si Maïa s’est réactivée, c’est qu’elle veut être trouvée. Ou qu’on veut nous y attirer.
Il regarda Lina endormie.
— Je ne peux pas la laisser.
— Alors on l’emmène.
Élise prononça ces mots avant de mesurer ce qu’ils impliquaient. Nadir la dévisagea. Elle comprit que, pour lui, accepter quelqu’un dans la vie de Lina était plus risqué que remonter sur un ring.
Sur la route, la petite fille chantonna à l’arrière, inconsciente de la voiture noire qui les suivait depuis la sortie du périphérique.