Le lendemain, la tour Vesper semblait identique : café brûlé, ascenseurs silencieux, sourires calibrés. Mais Élise voyait désormais les fissures. Le nom de Nadir apparaissait dans plusieurs dossiers archivés sous des intitulés absurdes : partenariat jeunesse, protection réputationnelle, programme témoin.
Programme témoin.
Elle demanda l’accès. Refusé.
À quatorze heures, Nadir l’attendait devant le bâtiment, Lina assise sur une trottinette rose trop petite pour elle.
— J’ai reçu un appel d’un journaliste, dit-il. Il affirme qu’Orphée prépare une série sur ma chute.
— Une série ?
— Six épisodes. Le titre provisoire : Le Champion sans alibi.
Élise sentit une colère froide lui serrer la gorge. La clause n’était pas une précaution. C’était une arme.
Ils s’installèrent dans un café loin des vitres de la tour. Lina dessinait des monstres avec des cravates.
— Votre fille sait ? demanda Élise.
— Que les adultes sont lâches ? Elle l’apprend vite.
— Je parle de sa mère.
Le visage de Nadir se ferma.
— Sa mère s’appelait Samia. Elle travaillait comme kiné pour les combattants. Le soir de ma dernière finale, elle a voulu dénoncer quelque chose : des paris truqués, des blessures cachées, des contrats de soins signés sous pression. Elle devait témoigner devant une commission indépendante.
— Et elle ne l’a pas fait.
— Elle a eu un accident de voiture avant l’audience.
Élise baissa les yeux vers le dessin de Lina. Un monstre y portait un badge.
— Vous pensez qu’Orphée est impliqué ?
— Je pense qu’Orphée a acheté le silence de tout le monde. Moi compris.
La confession tomba entre eux comme une assiette brisée.
— Pourquoi avez-vous accepté ?
— Lina avait trois ans. Samia morte. Moi détruit, accusé d’avoir perdu volontairement. Ils m’ont donné de quoi payer l’hôpital, le logement, l’école. En échange, je devais disparaître.
Élise voulut juger. Elle n’y parvint pas. Elle pensa à ses propres compromis : les paragraphes adoucis, les alertes enterrées, les démissions qu’elle n’avait pas posées.
— Qui a envoyé la vidéo ? demanda-t-elle.
Nadir posa sur la table une photo froissée. On y voyait Samia avec une jeune femme aux cheveux courts.
— Maïa Tresson. Assistante de production chez Orphée à l’époque. Elle filmait les coulisses. Elle a disparu après l’accident. Samia l’appelait « la témoin ».
À cet instant, le téléphone d’Élise vibra. Message de son supérieur : « Reviens immédiatement. Tu es retirée du dossier Kellan. »
Un second message arriva, d’un numéro inconnu : « Si tu veux Maïa, cherche là où les familles parfaites apprennent à mentir. »
Élise relut la phrase. Orphée possédait justement une application à succès, Nidou, vendue aux parents pour organiser garde partagée, repas, devoirs et vacances. Une base de données intime de millions de foyers.
— Pourquoi là ? murmura-t-elle.
Lina leva la tête.
— Parce que les adultes cachent toujours les secrets dans les endroits ennuyeux.
Nadir rit, mais son rire se brisa vite.
En quittant le café, Élise sut qu’elle venait de franchir une ligne. Ce n’était plus un dossier. C’était une affaire. Et elle n’était plus certaine de vouloir rester du bon côté de son contrat.