L’audience préliminaire se tint dans un bâtiment administratif sans âme, quelque part entre le tribunal et le centre de conférences. Des journalistes campaient dehors sous la pluie, espérant filmer une larme, une colère, un faux pas. Inès détestait ce théâtre où la vérité arrivait toujours maquillée.
Le témoin anonyme devait déposer derrière une vitre opacifiée, voix modifiée, silhouette invisible. La commission avait accepté ce dispositif après avoir reçu des preuves de menaces. Inès n’avait pas dormi. Les messages anonymes continuaient : « Tu as signé. Tu tomberas avec lui. » Puis : « Morel te ment. »
Adrien l’avait rejointe à l’aube dans la cafétéria vide d’Aurora. Il n’avait pas essayé de la rassurer avec de belles phrases. Il avait posé devant elle un café noir, sans sucre, exactement comme elle le prenait.
— Comment le savez-vous ? avait-elle demandé.
— Vous laissez toujours les sachets de sucre intacts.
Ce détail minuscule l’avait désarmée plus que n’importe quelle déclaration. Elle avait failli lui dire qu’elle avait peur. À la place, elle avait bu une gorgée brûlante.
Dans la salle d’audience, l’avocat de la commission lança l’enregistrement vidéo du parking. On y voyait Nabil traverser un couloir, une enveloppe à la main. Une autre silhouette apparaissait : casquette grise, veste sombre. La personne recevait l’enveloppe, puis disparaissait dans l’angle mort.
— Reconnaissez-vous cette scène ? demanda le président à la voix déformée du témoin.
— Oui. J’étais là.
Inès se raidit. Quelque chose clochait. Le timbre artificiel empêchait d’identifier le témoin, mais pas sa manière de respirer. Une inspiration courte avant chaque phrase. Un souffle qu’elle avait déjà entendu.
L’avocat poursuivit :
— Avez-vous vu le contenu de l’enveloppe ?
— Non. Mais j’ai entendu Kader dire : “C’est le prix du silence.”
Nabil bondit.
— Mensonge !
Maëlle le retint par le bras. Les caméras internes pivotèrent. La commission nota. Un champion en colère ressemblait toujours à un coupable.
Inès demanda la parole. Adrien lui lança un regard : attention. Elle l’ignora.
— Le témoin affirme être resté dans le couloir. Pourtant, l’odeur de fumée mentionnée dans ma propre note interne ne se trouvait pas dans le couloir B. Elle venait de l’escalier de service, deux portes plus loin. Seule une personne placée près de cet escalier pouvait la remarquer.
Le président fronça les sourcils.
— Où voulez-vous en venir, Maître Valmont ?
— À ceci : le témoin n’a pas vu la remise depuis le couloir. Il l’a observée à travers la vitre coupe-feu de l’escalier. Et cette vitre inverse partiellement le reflet des badges. Il a pu croire voir Nabil donner une enveloppe alors qu’il la recevait.
Un murmure parcourut la salle.
Adrien se pencha vers elle.
— Vous pouvez le prouver ?
— Pas encore.
Le témoin reprit, plus vite :
— C’est faux. Elle invente pour sauver son employeur.
Cette fois, Inès reconnut la respiration. Elle se tourna vers la vitre opacifiée, le cœur battant.
— Maëlle ?
Le silence tomba.
Nabil se figea comme si le coup était entré sous les côtes.
La vitre resta sombre, mais la voix modifiée ne répondit plus. Puis la porte latérale s’ouvrit. Maëlle, l’entraîneuse au regard de silex, entra sans ses lunettes, livide.
— Je voulais protéger Lina, dit-elle.
Les journalistes dehors n’entendirent pas encore. Mais la salle, elle, comprit qu’un nouveau combat commençait.