Nabil Kader les reçut dans une ancienne piscine transformée en salle d’entraînement. Les gradins carrelés avaient été repeints en noir, les anneaux de boxe remplaçaient le bassin, et l’air vibrait au rythme des sacs frappés par des poings anonymes. Au centre, Nabil sautait à la corde, léger comme s’il ne pesait rien, alors que son nom s’écroulait partout à l’extérieur.
— Je n’ai payé personne, dit-il avant même qu’Inès pose une question.
— Tous les innocents commencent par cette phrase, répondit-elle.
Il sourit, mais ses yeux restèrent sombres.
Adrien se plaça en retrait, observant l’échange. Inès sentait sa présence comme une chaleur dans son dos. C’était absurde, dangereux, malvenu. Elle avait bâti ses murs pour une raison : une mère qui avait sacrifié sa vie à un homme brillant, un père disparu dès que l’enfant était devenue encombrante, des promesses familiales transformées en dettes. Inès ne croyait ni aux grands champions ni aux patrons trop séduisants. Encore moins aux deux dans la même pièce.
— Parlez-moi du couloir B, dit-elle.
Nabil s’arrêta. La corde tomba à ses pieds.
— J’y suis allé après le combat. J’avais besoin d’être seul.
— Avec une enveloppe ?
— Avec une photo.
Il hésita, puis fit signe à son entraîneuse, Maëlle, une femme sèche au regard de silex. Elle apporta un petit sac verrouillé. À l’intérieur, une photo d’enfant : une fillette d’environ huit ans, cheveux bouclés, sourire édenté.
— Elle s’appelle Lina, dit Nabil. C’est ma nièce. Enfin… officiellement.
Adrien se redressa.
— Officiellement ?
Nabil regarda ses bandages comme s’ils pouvaient répondre à sa place.
— Ma sœur est morte il y a trois ans. Depuis, je m’occupe de Lina. Mais si les médias apprennent que je l’élève, ils vont fouiller, juger, salir. J’ai signé une clause de confidentialité avec son père biologique pour qu’il renonce à la garde. L’enveloppe contenait des documents, pas de l’argent.
Inès sentit le piège se resserrer. L’affaire n’était plus seulement sportive : elle touchait à un enfant, à une garde, à une réputation fabriquée pour vendre des billets. Le public aimait les héros invincibles ; il pardonnait mal aux hommes qui changeaient des pansements ou rataient des conférences pour des réunions parents-professeurs.
— Pourquoi cacher qu’elle vit avec vous ? demanda-t-elle.
Nabil eut un rire amer.
— Parce qu’un champion doit être libre, affamé, disponible. Pas un homme qui rentre tôt pour raconter une histoire avant de dormir.
La phrase heurta Inès plus qu’elle ne voulut l’admettre. Elle pensa à ses propres refus : pas d’enfant, pas de couple qui déborde sur le travail, pas de maison où quelqu’un pourrait partir en laissant une chaise vide. Avec ou sans famille, elle avait choisi sans jamais vraiment choisir.
Adrien, lui, regardait Nabil autrement. Comme si le dossier venait de lui rappeler une douleur ancienne.
— Qui connaissait cette clause ? demanda-t-il.
— Mon avocat, Maëlle, le père de Lina… et Aurora, puisque votre service l’a validée.
Inès tourna lentement la tête vers Adrien.
— Je n’ai jamais vu cette clause.
Adrien prit le document. Son visage se ferma.
— Moi non plus.
Sur la dernière page, la signature numérique d’Aurora apparaissait pourtant clairement. Et juste en dessous, le code d’authentification appartenait au compte interne d’Inès Valmont.
Quelqu’un avait utilisé son identité.