Quand Inès Valmont entra dans la salle 17 du siège d’Aurora Sports, elle sut que la journée n’allait pas se terminer avec un simple paraphe en bas de page. La table de verre était couverte de dossiers rouges, le genre de couleur qu’on choisit quand on veut faire croire à une urgence alors qu’il est déjà trop tard.
À l’autre bout, Adrien Morel, directeur général de la division Europe, discutait avec deux avocats dont les voix s’éteignirent dès qu’elle apparut. Il portait son calme comme un costume sur mesure : impeccable, agaçant, presque insolent. Depuis six mois qu’Inès travaillait dans son département juridique, elle avait appris à se méfier de ses silences. Chez Adrien, le silence précédait toujours une tempête.
— Vous vouliez me voir ? demanda-t-elle.
Adrien lui tendit une tablette. Sur l’écran, un titre clignotait déjà sur tous les sites d’information sportive : « Nabil “Le Faucon” Kader accusé d’avoir truqué son combat historique. Un témoin clé parle. »
Nabil Kader n’était pas seulement le visage d’Aurora Sports. Il était l’homme qui avait transformé une salle municipale de banlieue en empire, le boxeur invaincu qu’on appelait déjà, sans modestie, “le plus grand de sa génération”. Son prochain combat, organisé à Bruxelles, devait rapporter assez pour financer cinq ans de campagnes. Si l’accusation tenait, Aurora perdait tout : contrats, investisseurs, réputation.
— Je ne fais pas de communication de crise, dit Inès.
— Non. Vous faites mieux. Vous voyez les fissures avant les autres.
Elle détestait quand il formulait un compliment comme une instruction.
— Et vous voulez que je voie quoi ?
Adrien glissa vers elle un second dossier. À l’intérieur : une déposition partielle, des relevés bancaires, des captures floues d’une caméra de parking. Au centre du dossier, un nom masqué par un rectangle noir. Le témoin.
— La commission sportive ouvre une audience préliminaire dans quarante-huit heures. Si elle suspend Nabil, le combat est annulé. J’ai besoin que vous examiniez la déposition.
Inès feuilleta rapidement. Son regard se figea sur une ligne : « Le témoin affirme avoir vu la remise d’une enveloppe dans le couloir technique B, le soir du combat contre Varga. »
Elle connaissait ce couloir. Elle y était passée ce soir-là pour remettre un avenant de contrat à l’équipe de production. Elle se souvenait d’une odeur de fumée froide, d’un néon qui clignotait, d’un homme avec une casquette grise qui avait détourné le visage.
— Pourquoi moi ? demanda-t-elle, déjà moins sûre d’elle.
Adrien baissa la voix.
— Parce que votre nom apparaît dans la liste des personnes présentes à proximité. Et parce que si vous avez vu quelque chose, la partie adverse le saura avant nous.
Le sang d’Inès se retira de ses joues. Elle avait passé sa carrière à rester du bon côté des dossiers : celle qui lit, qui conseille, qui verrouille. Jamais celle qu’on interroge.
— Je ne suis pas votre bouclier, Adrien.
Il soutint son regard, et pour la première fois son assurance se fissura.
— Non. Mais vous êtes peut-être notre seule chance de comprendre ce qui s’est réellement passé.
Au même instant, son téléphone vibra. Un message d’un numéro inconnu : « Ne parle pas de la casquette grise. Tu as plus à perdre que ton travail. »
Inès referma le dossier. La fumée du souvenir venait de devenir un incendie.