Ils retrouvèrent Milo trois jours plus tard, grâce à une vieille entraîneuse de boxe du quartier de Belleville qui accepta de parler après qu’Élise eut menacé, menti, puis finalement acheté six paires de gants pour les enfants du club.
Le garçon avait douze ans, peut-être treize. Trop maigre, capuche rouge, regard d’animal qui connaît les sorties avant les entrées. Il ne voulait pas d’eux. Il voulait Yanis.
— Yanis est à l’hôpital de rééducation, dit Noé doucement. Il veut que tu sois en sécurité.
— Les adultes disent toujours ça avant de vous mettre dans une voiture, répondit Milo.
Élise s’accroupit pour être à sa hauteur.
— Moi, je suis avocate d’entreprise. En général, les enfants me trouvent très ennuyeuse. Je ne suis pas venue te sauver dans un grand élan héroïque. Je suis venue parce que tu as vu quelque chose qui peut empêcher des gens puissants de recommencer.
Milo la dévisagea.
— Et après ?
La question était petite. Elle contenait un monde entier.
Après le témoignage. Après l’audience. Après les articles. Après l’utilité.
Élise n’eut pas de réponse prête. Noé non plus.
Le garçon sortit alors un téléphone fissuré et leur montra une vidéo plus nette que celle reçue par Élise. On y voyait le médecin du programme signaler que Yanis ne devait pas combattre. Puis la responsable marketing, Claire Dussaut, ordonnait de « ne pas ruiner le direct ». Enfin, une voix hors champ, celle du PDG, disait : « Le badge n’a rien vu. Compris ? »
Élise sentit le sol se déplacer sous elle.
— Milo, dit-elle, il faut copier ça tout de suite.
Trop tard.
Deux hommes entrèrent dans la salle. Pas des policiers. Pas des sportifs. Des costumes gris sans badge, avec cette absence d’expression des gens payés pour ne pas poser de questions.
Noé se plaça devant Milo.
— Sortez par l’arrière, dit-il à Élise.
— Et vous ?
— Je vais gagner du temps.
— Avec quoi ? Votre sourire rare et vos traumatismes crâniens ?
Il eut presque l’air amusé.
— Avec les bases.
Le premier homme fonça. Noé esquiva, encaissa mal le second coup, puis riposta assez précisément pour que l’autre tombe contre les sacs de frappe. Élise attrapa Milo par le bras et courut vers la sortie de service. Derrière elle, un choc sourd, un grognement, puis la voix de Noé :
— Élise, maintenant !
Dans la ruelle, Milo tremblait.
— Ils vont le tuer.
Élise serra le téléphone contre elle.
Elle avait passé sa vie à éviter les décisions irréversibles. Ne pas avoir d’enfant tout de suite. Ne pas quitter un poste trop sûr. Ne pas aimer quelqu’un qui pouvait la détruire.
Cette fois, son corps choisit avant sa peur.
Elle confia Milo à l’entraîneuse, appela une journaliste d’investigation qu’elle avait autrefois affrontée en justice, puis retourna dans le club.
Noé était au sol, conscient, la lèvre ouverte. Les hommes avaient fui.
— Vous deviez partir, souffla-t-il.
— J’ai essayé. Mauvais sens de l’orientation.
Il rit, puis grimaça. Elle posa une main sur sa joue pour examiner la blessure. Le geste dura une seconde de trop.
— Élise…
— Ne dites rien de romantique. Vous saignez sur mon manteau.
— Je voulais dire que le téléphone de Milo a disparu.
Elle se figea.
Dans sa poche, à la place du téléphone fissuré, il ne restait qu’une coque vide.