Noé Marchand n’était pas aimé chez Ascendia. Élise le comprit en une journée.
Les ingénieurs le trouvaient trop exigeant. Les commerciaux le jugeaient dangereux. Les coachs partenaires le traitaient de traître depuis qu’il avait interdit l’accès au programme à plusieurs adolescents surentraînés. Quant au PDG, il souriait devant lui avec la crispation d’un homme qui regrette un recrutement.
Élise le convoqua dans son bureau à dix-neuf heures. La Défense s’était vidée de sa lumière froide, mais les tours voisines restaient pleines d’yeux.
— Vous auriez dû me dire que vous soupçonniez une fraude interne avant de le lancer devant le comité, dit-elle.
— Vous m’auriez cru ?
— Je crois les preuves.
— Alors regardez ça.
Il posa une clé sécurisée sur son bureau. Élise hésita. La prudence lui murmurait que Noé était peut-être en train de la manipuler. Son instinct, plus agaçant, lui disait qu’il avait peur, mais pas pour lui.
La clé contenait des rapports effacés. Des courbes cardiaques modifiées. Des alertes rouges transformées en anomalies mineures. Plusieurs athlètes concernés, tous issus de milieux modestes, tous « remplacés » par des profils plus vendables.
— Qui avait accès ? demanda Élise.
— La direction médicale, le marketing sportif et le pôle juridique.
Elle releva la tête.
— Vous êtes en train de m’inclure dans la liste des suspects ?
— Je suis en train de vous dire que je n’ai plus confiance dans les organigrammes.
Elle aurait dû le détester. À la place, elle le trouva presque honnête. Cela l’énerva davantage.
— Pourquoi vous battez-vous autant pour Yanis ?
Noé détourna le regard vers les vitres noires.
— Parce qu’avant de faire des algorithmes, j’étais boxeur. Pas bon. Pas mauvais. Juste assez prometteur pour qu’un entraîneur me persuade de monter sur un ring avec une commotion. J’ai gagné ce soir-là. J’ai perdu deux ans de mémoire fine.
Le silence entra entre eux, moins professionnel qu’avant.
— Et maintenant vous sauvez les autres, dit-elle.
— Non. J’arrive souvent trop tard.
Le téléphone d’Élise vibra. Un nouveau message anonyme.
« Le témoin s’appelle Milo. Il n’est dans aucun dossier. Si vous le trouvez, il parlera. Si eux le trouvent avant vous, il disparaîtra. »
Noé pâlit.
— Milo ? Vous connaissez ?
Il ferma les yeux une seconde.
— Yanis avait un petit frère. Ou plutôt… un gamin qu’il protégeait. Personne ne savait vraiment d’où il venait. Il traînait à la salle, dormait parfois dans la réserve.
Élise sentit une douleur ancienne lui traverser la poitrine. Elle et son ex-mari avaient divorcé sur une question simple qui ne l’était pas : lui voulait des enfants, elle voulait attendre, attendre jusqu’à ce que sa vie soit assez stable, jusqu’à ce que ses peurs soient bien rangées. Puis il était parti, et l’attente était restée seule.
— Un mineur témoin d’une mise en danger, murmura-t-elle. S’il existe, on doit le mettre à l’abri.
Noé la regarda autrement.
— Vous dites ça comme juriste ou comme être humain ?
— Attention, Marchand. Il m’arrive d’être les deux.
Pour la première fois, il sourit.
Ce sourire aurait pu n’être qu’un détail. Mais Élise sut, avec l’agacement lucide des adultes qui ont déjà souffert, qu’il venait de compliquer toute l’affaire.