La première piste mena Élise dans les sous-sols archivés de Veyrac Santé, là où les dossiers anciens sentaient le carton humide et la peur bien rangée. Officiellement, le protocole médical de Noé n’avait jamais existé. Officieusement, il avait un nom de code : Programme Aurore.
Elle pirata l’accès avec l’ancien badge d’un médecin licencié, le docteur Renaud Kessler. Dans le serveur, elle trouva trois fichiers effacés la veille. Quelqu’un surveillait ses recherches.
Le soir même, elle reçut une vidéo sur son téléphone.
On y voyait Noé, plus jeune, assis sur une table d’examen. Un médecin préparait une seringue. Dans un reflet métallique, Élise aperçut une silhouette tenant une caméra. Puis une voix hors champ :
— Si ça tourne mal, c’est Marchand qui validera l’accord. Elle veut monter, elle signera.
La voix appartenait à Étienne Veyrac, président du groupe, son mentor depuis dix ans.
Élise eut la nausée.
Un second message apparut : « Demain, 19 h. Cinéma Métropole. Viens seule. »
Elle y alla. Dans la salle abandonnée, au milieu des sièges rouges déchirés, une femme l’attendait. Cheveux courts, manteau gris, visage épuisé.
— Je m’appelle Samira Holt. J’étais infirmière sur le Programme Aurore.
— Vous êtes le témoin ?
— Une des témoins. L’autre est mort.
Samira expliqua que le traitement avait été testé illégalement sur plusieurs athlètes sponsorisés. Noé avait été le seul à développer une réaction visible. Veyrac avait alors construit un récit : dopage volontaire, champion ingrat, rupture de contrat. La clause de silence devait empêcher Noé de poursuivre.
— Pourquoi parler maintenant ? demanda Élise.
Samira hésita.
— Parce que ma fille est malade. Le même laboratoire commercialise aujourd’hui une version modifiée du produit. Ils veulent l’autorisation européenne. Si personne n’arrête ça, d’autres paieront.
Élise pensa à sa propre décision, prise trois ans plus tôt, de congeler ses ovocytes en se promettant qu’elle aurait un enfant « après la promotion ». Toujours après. Après l’audience, après la fusion, après l’année fiscale. La vie avait été repoussée comme un rendez-vous gênant.
— Pourquoi me faire confiance ?
Samira la regarda droit dans les yeux.
— Je ne vous fais pas confiance. Mais Noé, oui. Malgré tout.
Le nom de Noé entre elles eut la gravité d’un verdict.
En sortant du cinéma, Élise appela le journaliste d’investigation le plus redouté du pays. Avant qu’il décroche, une voiture noire surgit de la pluie et monta sur le trottoir.
Elle n’eut que le temps de sauter derrière une colonne. Le véhicule frôla son manteau, heurta une poubelle, puis disparut.
Son téléphone vibra encore.
Message d’Étienne Veyrac : « Tu joues avec des forces que tu ne comprends pas. Demain, le conseil te nomme. Ou il t’enterre. Choisis ta famille. »
Élise resta sous la pluie, tremblante.
Sa famille. Il ne savait même pas que ce mot était précisément la blessure par laquelle elle pouvait devenir dangereuse.