La série documentaire sortit un dimanche soir et devint un séisme avant minuit. Les images d’archives, les extraits de concerts, les témoignages anonymes d’anciens enfants stars, tout formait une accusation implacable contre Synapse. Le nom de Noé Karmann envahit les réseaux. Les journalistes campèrent devant la tour Helia. Les actionnaires exigèrent des têtes.
Inès, elle, rentra chez son père pour la première fois depuis six mois.
Étienne Valmont vivait dans une maison trop grande, pleine de livres juridiques et de silences. Quand elle lui fit écouter l’audio, il ne nia pas. C’était pire.
— Tu ne comprends pas le contexte, dit-il.
— Un garçon de quinze ans voulait parler à sa mère.
— Un empire économique dépendait de cette tournée. Des centaines d’emplois.
— Tu t’entends ?
Il posa un verre de whisky sur la table, la main tremblante.
— Je n’ai pas tué ce garçon.
— Non. Tu as seulement aidé tout le monde à ne pas voir qu’il mourait.
Étienne pâlit. Puis son regard se durcit.
— Et toi, Inès ? Tu veux qu’on parle de ce soir-là ? Tu étais dans son bureau après vingt-trois heures. Pourquoi ?
La menace du message inconnu revenait dans la bouche de son père. Elle comprit alors que le chantage ne venait peut-être pas de l’extérieur.
— Noé m’avait demandé de photocopier son contrat, murmura-t-elle. Je l’ai fait. Je lui ai donné la copie. Il voulait la montrer à sa mère.
Étienne ferma les yeux.
— C’est donc toi.
— Moi quoi ?
— La fuite. Après ça, ils ont paniqué. Ils ont transféré Noé dans une résidence privée pour le tenir loin de sa famille. C’est là qu’il a fait sa chute.
Inès sentit le sol se dérober. Pendant douze ans, elle avait cru avoir été lâche. Elle découvrait qu’un geste de courage avait peut-être accéléré la catastrophe.
Elle sortit sans manteau. Dehors, la pluie tombait en traits obliques. Gabriel l’attendait près de sa voiture, trempé jusqu’aux épaules.
— Vous m’avez suivie ? demanda-t-elle, épuisée.
— Votre secrétaire m’a appelé. Elle avait peur pour vous.
Inès aurait voulu rire. Au lieu de cela, elle s’effondra contre lui. Gabriel ne l’embrassa pas. Il la maintint debout, simplement, avec une force qui ne demandait rien.
— J’ai donné la copie du contrat à Noé, dit-elle. Peut-être que tout est parti de là.
— Non. Tout est parti des adultes qui ont choisi de le posséder.
Cette fois, il le dit. Et elle eut besoin de l’entendre.
Le lendemain, Gabriel fut suspendu. Une vidéo anonyme le montrait lors d’un gala, trois ans plus tôt, menaçant un producteur avec une violence froide. Les médias s’emparèrent de son passé de combattant. On parla d’instabilité, d’agressivité, de stratégie de diversion. Synapse annonça qu’Inès Valmont conduirait seule la coopération avec la justice.
Elle comprit le piège : isoler Gabriel, la maintenir sous surveillance, et faire d’elle une héritière docile portant le nom de l’un des complices.
Elle alla le retrouver dans une petite salle de sport de Molenbeek, où il frappait un sac lourd avec une précision presque triste. Les néons grésillaient. Chaque coup semblait répondre à une accusation.
— Ils vous ont sacrifié, dit-elle.
— Ils ont trouvé une image utile. L’homme violent. C’est plus simple que l’homme qui pose des questions.
— Pourquoi ce producteur ?
Gabriel retira ses bandes, lentement.
— Il avait recruté ma petite sœur pour un télé-crochet. Elle avait treize ans. Il lui disait qu’elle devait sourire même quand elle avait peur. J’ai compris trop tard ce que ça voulait dire. Alors oui, je l’ai menacé. Et je recommencerais, mais mieux : avec des preuves.
Inès le regarda. Pour la première fois, elle ne vit pas un danger, mais un homme qui avait transformé son impuissance en discipline.
— Il y aura une audition publique vendredi, dit-elle. Le conseil veut que je présente la version officielle : quelques erreurs passées, aucun système organisé.
— Et que voulez-vous présenter ?
Elle inspira.
— Tout.
Gabriel s’approcha. Entre eux, il n’y avait plus le bureau, plus les titres, plus les soupçons. Seulement deux personnes au bord d’une décision irréversible.
— Si vous faites ça, dit-il, votre père tombera.
— S’il m’a appris une chose, c’est qu’un contrat ne vaut rien quand il sert à enterrer un cri.
Gabriel posa les yeux sur elle, et cette fois le silence ne fut pas une distance. Il fut une promesse dangereuse.
Quand il l’embrassa, Inès ne pensa ni à son agenda, ni aux conséquences, ni aux règles qu’elle avait construites pour survivre. Elle pensa seulement qu’il existait des désordres qui ressemblaient enfin à la vérité.
Puis son téléphone vibra encore.
Un nouveau message :
« Si tu parles vendredi, l’enfant saura qui tu es. »
Attachée au message, une photo : une petite fille de huit ans sortant d’une école, tenant la main d’une femme qu’Inès ne connaissait pas.
Au dos du cliché numérisé, un nom : Lila Karmann.