Le lendemain, une enveloppe sans expéditeur attendait Inès sur son bureau. À l’intérieur : une clé USB et une photo jaunie. On y voyait Noé Karmann, quinze ans, sourire lumineux, entouré de trois adultes. L’un était l’ancien PDG. L’autre, une coach vocale célèbre. Le troisième, à moitié coupé par le cadre, portait une montre noire qu’Inès reconnut aussitôt.
La montre de son père.
Elle resta immobile si longtemps que sa secrétaire frappa doucement à la porte.
— Madame Valmont ? Vous avez la réunion avec le comité parental dans dix minutes.
Inès rangea la photo dans son ordinateur portable, comme si le geste pouvait faire disparaître l’image. Son père, Étienne Valmont, avait été avocat externe de Synapse jusqu’à sa retraite. Il lui avait toujours dit qu’en 2011, il n’avait fait que négocier des indemnités. Rien de plus.
Dans la salle du comité parental, trois mères et deux pères attendaient. Depuis l’annonce de la série documentaire, les artistes mineurs actuels de Synapse étaient au centre des inquiétudes. Gabriel était déjà là, assis au fond, silencieux.
— Nous voulons suspendre tous les tournages des enfants, déclara une mère. Immédiatement.
Le directeur financier pâlit.
— Impossible. Les campagnes sont engagées. Les pénalités seraient énormes.
— Moins énormes que des vies détruites, répondit Gabriel.
Tous se tournèrent vers lui. Inès serra les dents. Il venait de prendre la position morale la plus facile et la plus coûteuse. Pourtant, elle entendit dans sa voix une colère contenue, pas un calcul.
— Synapse n’est plus l’entreprise de 2011, intervint-elle. Mais si nous voulons le prouver, nous devons accepter un audit externe, suspendre les productions impliquant des mineurs et offrir aux familles un droit de retrait sans pénalité.
Le directeur financier la fusilla du regard.
— Vous venez de nous coûter plusieurs millions.
— Non, répondit Inès. Je viens peut-être de nous acheter une conscience.
Après la réunion, Gabriel la suivit jusqu’à la terrasse fumeurs, déserte à cette heure. Le ciel de Bruxelles était bas, presque métallique.
— Vous avez reçu quelque chose, dit-il.
Inès se retourna.
— Vous me surveillez ?
— Non. Vous avez changé de couleur quand j’ai mentionné 2011.
Elle aurait voulu lui mentir. À la place, elle sortit la photo.
Gabriel la prit avec précaution. Lorsqu’il vit la montre noire, son visage se ferma.
— Qui est-ce ?
— Mon père.
Un long silence passa entre eux.
— Il connaissait Noé ? demanda Gabriel.
— Je n’en sais rien.
— Et vous, vous le connaissiez ?
Inès détourna les yeux. La ville, en bas, ressemblait à un circuit imprimé.
— J’étais stagiaire au service juridique. Je classais des dossiers. Un soir, Noé est venu chercher un contrat. Il tremblait. Il m’a demandé si une clause pouvait empêcher quelqu’un de parler à sa mère. J’ai cru qu’il exagérait. Je lui ai dit de demander à son manager.
Sa voix se brisa malgré elle.
— Trois semaines plus tard, il était mort.
Gabriel ne dit pas qu’elle n’était pas responsable. Il ne lui offrit pas cette facilité. Il demanda seulement :
— Qu’y a-t-il sur la clé USB ?
Ils l’ouvrirent dans une salle sécurisée. Le fichier contenait un enregistrement audio de mauvaise qualité. On y entendait des voix adultes discuter d’un garçon trop fatigué, d’une tournée à maintenir, d’une mère à éloigner, d’une crise à étouffer. Puis une phrase, nette, prononcée par Étienne Valmont :
— Faites signer le silence avant qu’il comprenne sa valeur.
Inès recula comme si on l’avait giflée.
Gabriel arrêta l’enregistrement.
— Il faut le transmettre aux enquêteurs.
— C’est mon père.
— C’était un enfant.
La phrase tomba entre eux, sans violence et sans échappatoire. Inès sentit monter une colère immense contre Gabriel, contre son père, contre elle-même. Mais sous la colère, il y avait autre chose : une vérité qui exigeait d’être regardée.
Son téléphone vibra. Un message inconnu s’afficha :
« Si tu donnes l’audio, on dira pourquoi tu étais vraiment dans le bureau de Noé cette nuit-là. »
Inès cessa de respirer.
Gabriel lut par-dessus son épaule.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
Elle verrouilla l’écran.
— Cela signifie que quelqu’un veut choisir le témoin à ma place.