À trente-deux ans, Inès Valmont avait une règle simple : ne jamais laisser entrer le désordre dans son agenda. Les sentiments, les enfants, les promesses lancées à minuit comme des confettis, tout cela appartenait aux gens qui acceptaient de perdre le contrôle. Elle, non.
Au vingt-septième étage de la tour Helia, siège européen de la plateforme musicale Synapse, Inès dirigeait l’équipe conformité. Son travail consistait à empêcher les scandales avant qu’ils n’existent. Contrats d’artistes, droits d’image, campagnes publicitaires, clauses de confidentialité : elle savait lire une menace entre deux virgules.
Le matin où Gabriel Sorel fut nommé directeur de la stratégie, tout le monde le remarqua avant même qu’il parle. Ancien champion de savate, fils d’une chanteuse oubliée et d’un producteur ruiné, il avait ce calme des hommes qui ont déjà encaissé des coups devant une foule. Il entra en réunion avec une chemise blanche, une cicatrice fine sous l’œil gauche et une manière de regarder les gens comme s’il les écoutait vraiment.
Inès décida immédiatement de le trouver dangereux.
— Vous avez demandé l’accès aux archives du programme Orphée, dit-elle, sans préambule.
Gabriel releva les yeux de son dossier.
— Bonjour à vous aussi.
— Les archives Orphée sont scellées depuis l’enquête interne de 2011. Il vous faudra une autorisation du conseil.
— Je l’ai.
Il posa sur la table une enveloppe bleue portant le sceau de la présidente. Inès ne montra rien, mais son estomac se contracta. Le programme Orphée était le vieux fantôme de Synapse : un label expérimental destiné aux mineurs prodiges, abandonné après la mort accidentelle d’un jeune chanteur, Noé Karmann. À l’époque, les journaux avaient parlé d’épuisement, de pression médiatique, puis plus rien. Les familles avaient signé. Les témoins s’étaient tus.
— Pourquoi rouvrir ça maintenant ? demanda Inès.
Gabriel referma calmement son stylo.
— Parce qu’une série documentaire va sortir dans trois semaines. Elle accuse Synapse d’avoir couvert des abus psychologiques sur des adolescents. Si nous ne savons pas ce qu’il y a dans nos propres murs, quelqu’un d’autre le racontera à notre place.
Autour de la table, les cadres se figèrent. Inès sentit l’air changer. Un scandale pouvait détruire une entreprise. Mais un scandale impliquant des enfants, des idoles brisées et des contrats enterrés pouvait détruire tout le monde.
Après la réunion, Gabriel la rattrapa près des ascenseurs.
— J’aurai besoin de vous.
— Je ne travaille pas pour vous.
— Non. C’est pour ça que j’ai besoin de vous.
Les portes s’ouvrirent. Inès entra, seule, mais Gabriel posa une main sur le capteur et l’empêcha de partir.
— Vous étiez stagiaire ici en 2011, n’est-ce pas ?
Elle sentit la morsure froide de cette phrase. Personne ne mentionnait jamais cette période.
— Retirez votre main, monsieur Sorel.
Il obéit. Les portes se fermèrent sur son visage, mais sa voix passa juste avant le silence :
— Alors vous savez peut-être qui a menti.
L’ascenseur descendit. Inès regarda son reflet dans le métal poli. Elle n’avait pas peur de Gabriel. Elle avait peur de ce que son arrivée réveillait.
Et, plus que tout, elle avait peur d’avoir envie de savoir.