Élise retrouva Thomas le lendemain dans le hall d’un tribunal où aucune audience n’était pourtant prévue. Des caméras attendaient dehors, comme des vautours élégants. Thomas portait un manteau sombre et ce regard calme qui rendait ses accusations plus dangereuses qu’un cri.
— Tu travailles pour Ardent, dit-il sans saluer.
— Et toi, tu travailles pour la vérité ou pour l’audience ?
Il eut un sourire bref, douloureux.
— Je travaille pour ceux que personne n’écoute.
Derrière lui, un garçon serrait contre lui un cartable rouge. Ses cheveux bouclés cachaient presque ses yeux. Élise s’accroupit instinctivement.
— Bonjour. Je m’appelle Élise.
Le garçon recula derrière Thomas.
— Il s’appelle Noé, dit Thomas. Et il n’a rien à te dire.
— Pourtant quelqu’un veut que je sache qu’il existe.
À ce moment-là, l’ascenseur s’ouvrit sur une jeune femme essoufflée : Nora, l’épouse séparée de Malik. Elle tenait un dossier médical froissé.
— Ils vont utiliser Noé, lança-t-elle. Comme ils ont utilisé mon mari.
Thomas se raidit.
— Nora, vous aviez promis de ne pas venir.
Élise sentit la pièce basculer. Nora connaissait Thomas. Thomas protégeait l’enfant. L’enfant aurait vu quelque chose. Et Malik se taisait.
Dans un café discret, Nora avoua la première vérité : Noé n’était pas le fils de Malik, mais l’enfant d’une ancienne boxeuse de la fondation, morte l’année précédente dans un accident de voiture jamais vraiment élucidé. Malik payait en secret son foyer, ses soins et son école. Il n’avait jamais voulu rendre cela public pour éviter que les journalistes ne transforment l’enfant en accessoire de rédemption.
— Le soir de l’accident au gymnase, dit Nora, Noé était là. Caché dans les vestiaires. Il a vu un homme entrer dans le bureau de Malik et remplacer une enveloppe.
— Quelle enveloppe ? demanda Élise.
— Celle qui contenait les bourses des enfants. Après ça, on a accusé Malik de corruption.
Thomas posa une clé USB sur la table.
— Noé a enregistré une partie avec un vieux téléphone. Mais l’image est mauvaise. On distingue seulement une bague.
Élise approcha la clé, mais Thomas referma sa main dessus.
— Si je te la donne, ton agence va la tourner à l’avantage d’Ardent. Moi, je veux toute l’histoire.
— Et si toute l’histoire détruit aussi ton émission ?
Il la regarda longtemps.
— Alors je la diffuserai quand même.
Le silence entre eux n’était plus celui de deux anciens collègues. C’était celui de deux personnes qui se demandaient si la confiance pouvait survivre à leurs métiers.
Puis Noé, qui n’avait pas parlé depuis le début, murmura :
— La bague, elle avait une chèvre dessus. Pas un bouc. Une chèvre avec une couronne.
Élise sentit son sang se glacer. Le logo d’Helios & Associés, dans sa version privée réservée aux associés fondateurs, représentait une chèvre dorée couronnée.
Quelqu’un dans son propre bureau avait fabriqué la chute de Malik.