À Bruxelles, dans la tour de verre de l’agence Helios & Associés, on appelait Élise Marceau « la femme qui ne perd jamais ». À trente-deux ans, elle dirigeait les crises publiques comme d’autres jouent aux échecs : trois coups d’avance, zéro pitié, une tasse de café noir toujours intacte sur son bureau.
Ce lundi-là, son patron lui confia le dossier qui devait faire d’elle l’associée la plus jeune de l’histoire de l’agence.
— On a besoin d’un miracle, Élise. Pas d’un communiqué.
Sur la tablette posée devant elle, un visage apparut : Malik Ardent, ancien champion européen de boxe, icône des quartiers populaires, surnommé autrefois « le Bouc » parce qu’il grimpait toujours plus haut que les autres. Depuis deux ans, il dirigeait une fondation pour enfants sportifs. Depuis quarante-huit heures, il était accusé d’avoir truqué un combat caritatif et d’avoir versé de l’argent à un entraîneur pour faire taire un accident survenu dans un gymnase.
Le pays entier s’enflammait. Les chaînes préparaient déjà une mini-série documentaire intitulée Le Verdict Ardent. Les sponsors fuyaient. Les parents retiraient leurs enfants des clubs. Et Malik, lui, refusait de parler.
— Pourquoi moi ? demanda Élise.
Son patron sourit.
— Parce que le procureur médiatique du dossier, c’est Thomas Veyre.
Le nom fit battre une seconde de trop le cœur d’Élise. Thomas Veyre n’était pas procureur au sens légal : c’était journaliste d’investigation, animateur d’une émission qui avait déjà fait tomber deux ministres et un magnat de la tech. Surtout, Thomas avait été stagiaire chez Helios cinq ans plus tôt. Il avait partagé le bureau d’Élise, ses nuits blanches, ses sandwichs froids et un baiser inachevé dans l’ascenseur le soir où il était parti.
Depuis, ils s’évitaient comme deux incendies.
Le soir même, dans une salle de réunion trop éclairée, Élise rencontra Malik Ardent. Il portait un sweat gris, une casquette basse et une fatigue que même les champions ne peuvent pas boxer.
— Je ne suis pas venu pour qu’on me transforme en saint, dit-il. Je veux juste que les enfants ne paient pas pour mes erreurs.
— Donc il y a des erreurs ?
Malik leva les yeux.
— Il y a toujours des erreurs. La question, c’est qui les a écrites à votre place.
Avant qu’Élise puisse répondre, son téléphone vibra. Un message d’un numéro inconnu : « Ne défendez pas Ardent. Demain, le témoin parlera. »
Une photo suivit. On y voyait Thomas Veyre devant un foyer pour mineurs, tenant la main d’un garçon d’environ neuf ans.
Au dos du cliché, quelqu’un avait griffonné : « L’enfant a vu le vrai coupable. »